Jeannette, l’éléphant étonnant

Dans toute l’Europe, on accourait pour la voir. Des rois, un empereur, organisaient des fêtes pour marquer son passage. Des chroniqueurs divers et variés ont décrit aussi bien son aspect physique que ses performances. De nombreux artistes – dont le Néerlandais Rembrandt et l’Italien Stefano della Bella – l’ont dessinée, dès son arrivée en Europe , en 1633, alors qu’elle avait tout juste trois ans, et jusque dans la mort, en 1655.

De qui s’agit-il ? D’un éléphanteau femelle, née à Ceylon – l’actuelle Sri Lanka – et transportée par delà les océans jusqu’à Amsterdam, en passant par Batavia (l’actuelle Djakarta), périple qui a duré quelque trois ans. On l’a embarquée comme nourrisson, et c’est une bambine quand on l’a débarquée à Amsterdam.

Portrait de Hansken (Jeannette) par Rembrandt, 1637. Albertina, Vienne.

Elle fut baptisée Hansken, diminutif de Johanna, néerlandais pour Jeanne. Disons Jeannette. En principe, elle était destinée à la ménagerie du prince Frédéric Henri d’Orange, à l’époque stadhouder (gouverneur) des Pays-Bas (ou plus exactement, des Sept Provinces Septentrionales qui avaient fait sécession en 1581). Il a gardé Hansken/Jeannette pendant quelques années, puis il s’en est lassé, a vendu l’éléphanteau, qui a ensuite été revendu à un certain Cornelis van Groenevelt, lequel a fait fortune grâce au pauvre pachyderme. Pensez un peu: Jeannette a accompagné son maître – à pied – d’Amsterdam à Hambourg et de là à Königsberg (Kaliningrad), puis de là à Copenhague en passant par Dantzig (Gdansk); un autre voyage les menait de Leyde à Arles, en passant par Gand, Paris et Agen. Le diplomate français Claude Joly a écrit à ce propos: « L’ELEPHANT. Le 7. iour de Decembre 1646 on amena en l’Hostel de Longueville à Munster l’Elephant que nous avions vue à Paris quelques années auparavant, pour le faire voire à Madame & à Mademoiselle de Longueville. Je le trouvay beaucoup plus grand que je ne l’avois veu à Paris, & je luy vis faire toutes les mesmes choses. (…) » (Cl. Joly, Voyage fait a Munster en Westphalie, Et autres lieux voisins, En 1646. & 1647, Paris 1670, p. 190)

D’autres voyages encore avaient pour destination Dresde et Leipzig, Bruxelles et Valenciennes, Zürich, Bâle et Genève, ou encore Parme, Bologne, Rome et Florence où la pauvre Hansken, âgée seulement de 25 ans, s’éteignit, épuisée, anéantie de fatigue et de malnutrition.

Entretemps, elle était la star d’innombrables spectacles, où elle montrait sagement les tours qu’elle savait faire: de sa trompe, elle portait un seau rempli d’eau, elle soulevait un homme, elle tirait un fusil, elle était même censée découvrir et dénoncer un voleur qui venait de tirer la bourse d’un des spectateurs – tous deux évidemment. Elle faisaitême quelques pas de danse au son d’une trompette. On la nourrissait de pain blanc, on l’abreuvait d’alcool… qu’elle a fini par apprécier, semble-t-il. Et, bonne fille, gentiment, elle faisait toujours ce qu’on attendait d’elle.

Elle était reçue par les têtes couronnées de toute l’Europe. A Vienne, l’empereur Ferdinand III, à la tête du Saint-Empire Romain et de ce fait le souverain le plus puissant d’Europe, payait 150 florins à Cornelis Groenevelt pour qu’il montre Hansken sur la place du Hofburg, devant le palais impérial où une foule médusée se pressait, comme partout où l’animal apparaissait.

C’est que les Européens n’avaient pour la plupart jamais vu d’éléphant. Hansken était sans doute le second pachyderme a mettre pied sur le continent. Au cours de tout le 17e siècle, il a dû y en avoir trois, et tous n’ont sûrement pas fait un périple tel que celui que Hansken a fait. Si bien que, parmi les curieux qui accouraient, il y avait toujours des chroniqueurs – notant ses dimensions étonnantes, parfois avec une grande précision, et décrivant aussi les tours qu’elle savait faire – ainsi que des artistes-peintres.

Rembrandt n’était pas à Amsterdam quand Hansken y a débarqué, mais il l’a croquée quelques années après, en 1637, lors du deuxième passage de Hansken. Il l’a dessinée de face et de côté, avec en arrière-plan quelques humains, pour montrer les dimensions de la bête. Il l’a aussi placée dans un dessin du Paradis, au fond, loin derrière Adam et Eve.

Rembrandt, Adam et Eve au paradis, 1638. Pointe sèche. Musée Het Rembrandthuis, Amsterdam (détail).

A ces milliers de kilomètres de là, à Rome, se trouve Piazza della Minerva une sculpture d’éléphant de la main du célèbre Bernini, qu’il a fait une douzaine d’années après le passage de Hansken. Cependant, ce n’est pas vraiment le portrait craché du pachyderme venu du nord, et il est certain que Bernini a eu d’autres exemples sous les yeux, un petit éléphant sculpté, mais aussi un exemplaire vivant, qui a précédé Hansken d’une bonne vingtaine d’années.

Stefano della Bella

Quant à Hansken elle-même, elle a encore « fait » Florence, en invitée d’encore un Ferdinand, Ferdinand II de Médicis, grand-duc de Toscane. Elle a donné une représentation à la Loggia des Lanzi, où est elle morte le 9 novembre 1655. Stefano della Bella, l’artiste qui avait peut-être déjà vu – et dessiné – Hansken à Paris, douze ans auparavant, était présent ce jour-là, et l’a dessinée, gisant à terre, tandis que le poète Francesco Buonoinsegni a produit un long poème en latin pour chanter « la mort de l’éléphant ». Elle n’avait que 25 ans, ce qui pour un éléphant est encore beaucoup plus jeune que pour un être humain.

Stefano della Bella, Eléphant mort. 1655. Städel Museum, Francfort.

Quant au corps de la pauvre bête, c’est le Grand Duc qui la acheté pour sa collection , à raison de cent scudi et deux dinari, payés au « capitano Cornelio Vangroenpelt ». Après un nettoyage scrupuleux, qui a pris plusieurs années, la peau, remplie de foin, était exposée au Palais des Offices, ainsi que le squelette. Plus tard, ils ont été déplacés ver le Palais Torrigiani, où a été fondé le Musée de la Specola, musée zoölogique de l’université de Florence. La peau n’a pas résisté au passage du temps. En revanche, le squelette de Hansken se trouve jusqu’au jour d’aujourd’hui au Musée de la Specola à Florence.

La salle des squelette au musée de la Specola; le squelette tout qu fond doit être celui de Hansken. Photo:Par I, Sailko, CC BY 2.5, ht tps://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=6582682

Un exposition modeste, mais très bien faite et très intéressante, a maintenant été consacré à Hansken à la Maison Rembrandt à Amsterdam. On y voit, bien sûr, les dessins de Rembrandt et ceux de Stefano della Bella – dessins de cet éléphant, mais aussi d’autres animaux sauvages, et là où les originaux n’ont pu être obtenus (les dessins sont fragiles et voyagent mal!), on les a remplacés par des projections sur le mur. Egalement en projection: le squelette de Hansken, avec et sans la peau. Une carte interactive permet de cerner le périple de l’éléphant.

Il y a de nombreuses activités autour de cette exposition, notamment pour les enfants, dont des tours guidés (en anglais et en néerlandais) jusque dans ARTIS, le jardin zoölogique d’Amsterdam. L’expositon a été préparée par Michiel Roscam Abbing, auteur du livre « Rembrandt’s Elephant. Following in Hansken’s Footsteps » (également en néerlandais), en collaboration avec Anneke Groen (ARTIS) et deux organisations pour la sauvegarde des éléphants indiens, IFAW et la Marjo Hoedemaker Elephant Foundation.

Livre publié par les Editions Leporello, Amsterdam. En vente au musée. € 14,90. L’exposition dure jusqu’au 25 juillet 2021.

Musée Het Rembrandthuis
Jodenbreestraat 4
1011 NK Amsterdam
+31 (0)20 520 0400
museum@rembrandthuis.nl

Ouvert: du mardi au dimanche 10:00 – 18:00 uur

Le musée a aussi lancé un appel aux historiens, pour trouver documents relatifs à la présence en France d’un éléphant entre 1643 et 1646. On sait que Hansken a traversé une bonne partie de la France à plusieurs reprises, mais on connaIt for peu de détails. Tous les renseignements seront les bienvenus!

Voir aussi M. Roscam Abbing, “Elephant Hansken”; www.elephanthansken.com

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