High society – les « people » d’antan

 

 

Il a l’air rien content de lui, cet homme qui orne la façade du Rijksmuseum. Vous l’apercevez de loin, dans sa robe de chambre d’un rouge éclatant, impossible de le rater. Il se pose un peu là, le Dr Samuel-Jean Pozzi. Bel homme, et il le sait. Un homme qui a réussi dans la vie. Belle position (gynécologue réputé), succès auprès des femmes (et pas seulement sur le plan professionnel)…

C’est vrai que ce n’est pas le premier venu qui peut s’offrir un portrait en pied, grandeur nature. Peint (en 1881) par John Singer Sargent, s’il vous plaît. Au XIXe siècle, quand la popularité d’un tel portrait était à son apogée, il valait à peu près le prix d’un bel hôtel particulier. Une fortune. Et voilà, plus d’un siècle plus tard, le docteur Pozzi exposé parmi les grands de ce monde, les nobles, les richissimes, les puissants ‑ le plus puissant d’entre eux étant sans doute l’empereur Charles V, peint en compagnie de son chien par Jakob Seisenegger (1532). Toute sa pose est celle d’un homme qui n’a plus rien à prouver à personne, qui est simplement le souverain qui règne sur toute l’Europe.

Les plus anciens sont sans doute Henri le Pieux, duc de Saxe, et son épouse Catherine, comtesse de Mecklenburg, tous deux peints par Lucas Cranach l’Ancien. A l’époque, le portrait était déjà en soi un genre relativement nouveau, et le portrait en pied et grandeur nature, lui, constituait encore une découverte.

La Comtesse et le Comte da Porto

Réunis à Amsterdam après une longue séparation : deux peintures de Paolo Véronèse, représentant le couple Livia Thiene et Iseppe da Porto, chacun avec l’un de leurs enfants. Les deux époux, exposés côte à côte ici au Rijksmuseum, sont habituellement à des milliers de kilomètres l’un de l’autre, la femme et la fille à Baltimore, le mari et le fils aux Uffizzi de Florence

Louisa Casati, par Giovanni Boldini

La plus excentrique ? La belle marquise Louisa Casati, sûrement, avec son grand chapeau, ses yeux maquillés de kohl ‑ et son regard séducteur qui jaillit de la toile de Giovanni Boldini. Richissime et indépendante, elle collectionnait autant certains animaux, domestiques ou sauvages (Boldini la peint avec un de ses lévriers) que les amants, dont le peintre Kees van Dongen et le poète Gabriele d’Annunzio, l’amour de sa vie vers qui elle revenait toujours.

Côté masculin, le portrait le plus curieux est sans doute celui du Hollandais Johan Colterman, s’étant fait peindre par Hendrik Goltzius en Hercule tout nu…

On retrouve les noms les plus illustres, tant parmi les peintres que parmi leurs modèles. Parmi ces derniers on retrouve des rois et des reines, bien sûr, d’autres nobles, mais aussi des bourgeois fortunés, ou bien des représentants du monde littéraire et artistique. Exposés à Amsterdam, on trouve pêle mêle le roi Henri VIII (Holbein), Christine du Danemark, duchesse de Milan (Holbein), le comte de Dorset (Larkin), Maurice, prince d’Orange (Van Mierevelt), Louis XIV (Rigaud), Napoléon (David), la comtesse de Carlisle (Van Dyck), l’industriel Walther Rathenau (Munch), l’artiste Desboutin (Manet), la comtesse Anna de Noailles (peinte par Kees van Dongen) et j’en passe… Parmi les peintres, on retrouve, outre ceux nommés déjà, Frans Hals, Sir Joshua Reynolds, Thomas Gainsborough, James Whistler, Gustav Klimt et bien d’autres.

Mais surtout, surtout, on retrouve Rembrandt et deux des trois portraits en pied et grandeur nature qu’il ait jamais faits (il en aurait fait plus, il se serait fait une fortune…). Et ces deux portraits sont ceux, fameux, de Marten et Oopjen, achetés en commun par le Louvre et le Rijksmuseum en 2016, et maintenant restaurés. En fait, ces deux-là forment tout le prétexte pour cette exposition, et ils en sont le centre rayonnant. Pensez donc. Dix-huit mois durant, les restaurateurs et les scientifiques du Rijksmuseum y ont travaillé, en étroite coopération avec leurs collègues du Louvre et du Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France (C2RMF). Et le résultat se pose un peu là. Pour ceux qui connaissent les tableaux jumeaux (on a découvert qu’ils avaient été faits simultanément, dans la même toile), la différence saute aux yeux. Jamais avant, la dentelle des cols n’avait autant d’éclat, jamais les bijoux d’Oopjen ne brillaient autant. Regardez-moi ces bracelets d’Oopjen, voyez un peu la rosette sur la chaussure de Marten… Ils sont tellement présents, ces jeunes époux, que pour un peu ils sortiraient de leurs cadres respectifs…(ce qu’ils font d’ailleurs dans certaines vidéos du Rijksmuseum… et cela paraît tout naturel). Oui, c’est à juste titre que les époux Soolmans-Coppit sont au centre de cette expo.

La gourmandise, la luxure et l’envie

Laquelle expo ne se contente d’ailleurs pas de montrer « le côté cour » de ce beau monde. Il y a aussi un côté moins glorieux : celui de tous les vices attribués aux grands de ce monde, à en juger par les caricatures répandues au XVIIe siècle et après. On y voit des gens de « la haute » qui s’empiffrent, se saoulent, s’étourdissent à fumer du tabac (ou de l’opium, sait-on jamais), reluquent les dames (ou leurs images…), fréquentent des prostituées, se livrent à des ébats illicites, se montrent envieux du voisin… etcetera, etcetera…

Cette seconde partie est souvent drôle, bien qu’elle exige de bons yeux, car les formats sont ici nettement plus petits que ceux des portraits (et souvent ils sont en noir-et-blanc, généralement des gravures ou des dessins). En fait, cette partie de l’exposition en contient même une troisième, celle d’images franchement cochonnes. Eh oui, même aux siècles passés, on savait s’en donner à cœur joie dans ce domaine-là. Ce n’est pas pour rien que, pratiquement dès l’invention de l’imprimerie, mais surtout à partir du XVIIe siècle, de nombreux auteurs français se sont « réfugiés » chez des éditeurs hollandais ‑ et il ne s’agissait pas seulement d’ouvrages philosophiques ou politiques, loin de là. Ces quelques images « explicites » sont présentées, avec humour, dans un cabinet rose à l’éclairage suggestif, avec à l’entrée des avertissements : « Attention ! spectacle pour adultes »…

Les « grands » de ce monde y sont représentés dans des attitudes, disons, pas très dignes. Ah, quel contraste avec le superbe des portraits en pied…

 

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