Blues d’automne

20161031_134942Quelle semaine nous venons de passer ! D’un deuil à l’autre, d’une commémoration à l’autre – et par-dessus le marché la victoire, inattendue et choquante, de Donald Trump à la présidence américaine. Avec toutes les conséquences que cela va entraîner, non seulement pour les Etas-Unis, mais pour le monde entier. Tout cela n’est pas pour nous remonter le moral.

Je m’étais promis, juré que je ne parlerais plus de politique dans ce blog. Pas de politique politicienne, en tout cas, les élections, tout ça. Avec d’un côté, le populisme, l’extrême droite qui monte un peu partout en Europe et ailleurs, à moins que ce ne soit l’autoritarisme, pour ne pas dire la dictature. Et de l’autre côté, la social-démocratie, qui n’est plus ce qu’elle était – loin de là. Avec Angela Merkel, Hillary Clinton, qu’il est de bon ton de dénigrer (et que, personnellement, je continue d’admirer. Na !). Tous ces sujets, je les ai évités soigneusement ces dernières années. Parfois, j’ai écrit sur des questions sous-jacentes à la politique, comme l’antisémitisme, ou le racisme en général – mais le plus souvent, c’était par rapport au passé, en parlant de commémorations, d’expositions, de musées. Mon blog, je le dédie de préférence à la beauté, à l’art, aux belles expositions, aux musées nouveaux, rénovés ou simplement à (re)découvrir.

Aujourd’hui, je fais exception, je dévie de la règle que je m’étais imposée. Aujourd’hui, et depuis bientôt une semaine, j’ai une gueule de bois pas possible, moi qui ne bois pas. Ce n’est pas la première fois que le résultat d’une élection m’a donné la gueule de bois. Une gueule de bois de cette taille, c’est rare quand même – et je ne

image: https://i0.wp.com/s2.lemde.fr/image/2016/11/09/534x0/5028266_6_5f80_republican-presidential-nominee-donald-trump_a4868593e31c5cfcb4c2a8799e1bac72.jpg Donald Trump speaks at a campaign event in Winston-Salem, North Carolina, U.S., July 25, 2016. REUTERS/Carlo Allegri TPX IMAGES OF THE DAY - RTSJMG1 En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/11/09/le-monde-s-editorial-in-english-with-donald-trump-s-victory-anger-has-triumphed_5028267_3232.html#3h7TkyJQgo3050eH.99
Donald Trump speaks at a campaign event in Winston-Salem, North Carolina, U.S., July 25, 2016. REUTERS/Carlo Allegri TPX IMAGES OF THE DAY – RTSJMG1

crois pas être la seule, de travers le monde. Le Brexit pourtant, était à peu près comparable en volume. Ce jour-là, je m’étais endormie, convaincue que les pro-Europe allaient gagner, fût-ce avec une marge plutôt réduite. La surprise fut énorme, et amère. Aujourd’hui, la surprise était moins grande, malgré l’optimisme de ceux qui commentaient les premiers résultats, jusqu’à 2h30 environ, quand j’ai éteint la radio et cessé de surveiller Twitter. Aujourd’hui, la crainte était là, elle me serrait le ventre depuis un moment.

Mouvements identitaires

Il n’empêche. Jamais, je crois, un résultat électoral m’a fait pleurer. Aujourd’hui, en apprenant la victoire effective de Trump – ce menteur, ce tricheur, ce psychopathe, ce raciste… et j’en passe – je n’ai pu retenir mes larmes. De rage, d’impuissance, de honte par électeurs américains interposés, de crainte du futur… et de désespoir aussi. Ne nous y trompons pas : ces électeurs soi-disant « petits-blancs-pauvres-en-colère-peureux-et-xénophobes », ils sont partout dans le monde dit « occidental ». En France avec le Front National, aux Pays-Bas avec Wilders, en Belgique avec le Bloc Flamand, pardon, l’Intérêt Flamand (Vlaams Belang) et sa contrepartie « acceptable », la N-VA (« Alliance néo-flamande »de Bart de Wever, et maintenant aussi en Allemagne avec l’AfD (« Alternative für Deutschland » et Frauke Petry. Et je ne parle même pas de Kaczinsky en Pologne et Orbán en Hongrie. Ou de Nigel Farage et Boris Johnson qui ont cru devoir jouer les apprentis sorciers en Grande-Bretagne. Je crains que tout cela ne soit que le début – et que, vu mon âge, je n’en verrai pas la fin. D’où mon désespoir.

Il s’agit d’un mouvement omniprésent. Un repli sur soi-même universel. Qui dépasse, de très loin, cette partie de l’électorat qu’on a désigné comme mâle-blanc-âgé-défavorisé-déçu-etcetera. Ce mouvement, à mon avis, va de pair avec les différents mouvements  « identitaires »qu’on retrouve également un peu partout. Et j’utilise ce terme « identitaires » au sens large, comprenant tous ceux qui prennent (une partie de) leur identité et se l’accrochent en bandoulière : qu’il s’agisse de l’identité blanche, noire, chrétienne, islamique ou islamiste, juive, hindoue, bouddhiste même : on a vu des bouddhistes réputés non-violents massacrer des musulmans, notamment en Myanmar (Birmanie), sous prétexte que ces Rohingya n’étaient pas Birmans de souche…).

Amin Maalouf a décrit ce phénomène il y a de nombreuses années déjà, dans son excellent livre « Les identités meurtrières » (Grasset, 1998), traduit dans plusieurs langues et pourtant relativement inconnu. Il commence ainsi :

«  Depuis que j’ai quitté le Liban pour m’installer en France, que de fois m’a-t-on demandé, avec les meilleures intentions du monde, si je me sentais  » plutôt français  » ou  » plutôt libanais « . Je réponds invariablement :  » L’un et l’autre !  » Non par quelque souci d’équilibre ou d’équité, mais parce qu’ en répondant différemment, je mentirais. Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, c’est que je suis ainsi à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles. C’est cela mon identité ? »

 

... paru en 1998, plus d'actualité que jamais...
… paru en 1998, plus d’actualité que jamais…

Notre identité, elle se compose d’une myriade de facettes. Moi-même, par exemple, je suis quoi ? Je suis femme, néerlandaise, septuagénaire, d’éducation protestante mais ayant vécu des décennies dans un pays catholique (voire « la fille aînée de l’Église »…), plutôt de gauche (mais qu’est-ce que cela veut dire encore de nos jours ?), aimant l’art, la littérature, la musique (classique surtout), journaliste, bloggeuse, ayant une formation universitaire, mais originaire d’un milieu ouvrier récemment urbanisé (mes grands-parents, d’origine rurale, parlaient avec un accent à couper au couteau) ; je suis aussi féministe, j’essaie de ne pas être raciste (mais comme tout le monde, il m’arrive d’avoir des réflexes xénophobes ou même racistes)… etcetera, etcetera…

Il peut m’arriver de souligner un seul de tous ces aspects – par comparaison à d’autres personnes, qui inévitablement ne partageront pas toutes ces facettes de l’identité. Mais ce serait un non-sens que d’isoler un seul de ces éléments et de l’ériger en valeur absolue.

Pourtant, c’est plus ou moins ce qui se passe, à grande échelle. Aussi bien chez ceux qui s’identifient à Daesh et qui, au nom de cette parcelle de leur identité, cherchent à semer la haine et la terreur, que chez l’électorat de Trump ou de Marine Le Pen. Aussi bien chez ceux qui voient du racisme partout (y compris chez les blancs qui se coiffent en afro ou en nattes) que ceux qui voient « l’étranger »partout. Ceux qui craignent de se noyer sous des « vagues de migrants » comme ceux qui glorifient le pays des « ancêtres »et nient que leur identité a aussi été formée dans et par le pays où ils sont nés. « L’autre », pour tous ceux-là, est forcément « l’ennemi ».

Je n’ai pas d’explication pour ce phénomène, ou plutôt, il pourrait y en avoir plusieurs. Plusieurs facteurs qui coïncident et qui produisent, ou renforcent, le même effet. Je constate seulement qu’il s’agit d’une tendance apparemment universelle ;  aussi bien en Indonésie, où des musulmans viennent encore d’attaquer des compatriotes d’origine chinoise – et chrétiens – que dans le pays minier de l’Est américain. Je ne sais pas non

verlaine
Paul Verlaine (1844-1896)

plus où va le monde – mais je crains fort qu’il n’aille pas dans la bonne direction.

Voilà. Il fallait que je vous en fasse part.

Et à partir de demain, je tâcherai, de nouveau, de vous parler surtout de belles choses. Même si elles sont un peu tristes. Comme ce superbe poème de Verlaine, « Chanson d’automne » (aussi superbement mis en musique, d’ailleurs, par Léo Ferré et, bien avant lui, par Alphonse Diepenbrock) .

Chanson d’automne

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon coeur
D’une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure
Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.