« Cette sale affaire de gueules »

Les deux filles de Thomas Gainsborough, Mary et Margaret (1758)
Les deux filles de Thomas Gainsborough, Mary et Margaret (1758). Le tableau a été coupé en deux, comme on voit, pour être partagé entre deux héritiers. 40,6×61,6 cm. Victoria and Albert Museum.

Il en avait marre, Thomas Gainsborough (1727 – 1788), de tirer les portraits de « ces foutus  messieurs ». C’est des paysages qu’il voulait peindre, des  » landskips « . Faire des portraits, d’accord, à condition que ce soit ceux de sa famille, de ses amis. Alors là, oui, avec plaisir. Le peintre y mettait toute la tendresse, toute l’amitié qu’il ressentait pour son sujet. Mais  peindre ces étrangers, ces nobles et ces (nouveaux ) riches, avec leurs exigences et leurs prétentions, ah ça, non! Ils lui prenaient tout son temps, son énergie, l’empêchant de faire de la musique avec ses copains ou de se balader dans la nature.

Thomas Gainsborough: Sir Edward Turner, 2d baronet d'Ambrosden, Oxford, 1762 (229 x 147,5 cm). Wolverhampton Arts and Heritage.
Thomas Gainsborough: Sir Edward Turner, 2d baronet d’Ambrosden, Oxford, 1762 (229 x 147,5 cm). Wolverhampton Arts and Heritage.

Pourtant, ces personnages tant haïs de la haute société anglaise , ils lui permettaient de vivre. Et de vivre bien. C’est bien grâce à son art du portrait que Thomas Gainsborough a acquis la célébrité qui était la sienne, et qui lui a permis de sortir de son milieu relativement modeste, faisant de lui un homme aisé – ce qui n’empêchait d’ailleurs nullement que ses filles adorées, Mary et Margaret, tout vêtues de soie qu’elles fussent, se soient vues traitées avec dédain par ce même beau monde qui se précipitait chez leur père pour se faire tirer le portrait. Surtout depuis qu’il avait eu le privilège de peindre la famille royale!

Quelle ironie du sort! On les imagine bien, ces galants et ces galantes en villégiature à Bath, se croyant bien supérieurs au « peuple » dont étaient issus les Gainsborough. On les voit d’autant mieux que, quelques décennies plus tard, Jane Austen ait pris sa plus belle plume – trempée dans du vitriol, puis enrobée de sucre – pour décrire cette même société de Bath, toujours un des hauts lieux de la noblesse et de la bonne bourgeoisie.

Thomas Gainsborough: Mrs Margaret Gainsborough (env. 1758), Gemälde Galerie, Berlin.
Thomas Gainsborough: Mrs Margaret Gainsborough (env. 1758), Gemälde Galerie, Berlin.

Aurait-il vécu de nos jours, Gainsborough aurait peut-être bien ri (jaune ) de la farce que lui avaient préparé les bien-pensants d’aujourd’hui, sous la forme des censeurs de Facebook.
Ne voilà-t-il pas que Facebook a refusé de publier le très tendre, très élégant portrait que Thomas Gainsborough a peint de sa femme en 1758. « Cachez ce sein, que je ne saurais voir… » Et qu’il s’agisse d’un tableau du XVIIIe siècle, d’un peintre renommé, qui simplement rendait la mode de son temps, et que l’image apparaisse sur la page d’une  vénérable institution comme le Rijksmuseum Twenthe (RMT) ne changea rien à l’affaire. C’est méchant, mais c’est surtout très, très bête.

Heureusement que Facebook n’est pas omniprésent. On peut admirer ce portrait – et tant d’autres – au musée en question (et sur son site), le RMT, situé dans l’est des Pays-Bas,  dans la ville d’Enschede (Ensche…quoi? Prononcez Enne-sre-dé; ou alors, à la place du faux r, essayé un «ch» comme dans l’allemand « Ach»). Une ville et une région – Twenthe ou Twente –  autrefois consacrées au textile, tout comme Lille-Roubaix ou les Vosges. Et ce sont bien des « barons du textile », les frères Van Heek, qui ont fondé ce musée à partir de leur  collection personnelle.

Thomas Gainsborough, Paysage boisé, 1745-46. RMT
Thomas Gainsborough, Paysage boisé, 1745-46. RMT

Cette collection, impressionnante, comprenait un petit Gainsborough – un des rares sur le continent européen. L’idée est donc venue au conservateur d’entourer ce tableau d’autres Gainsborough pour une exposition temporaire, d’autant plus que le RMT avait déjà présenté, l’année dernière, une belle exposition des oeuvres de William Turner, dont on pourrait dire que, comme paysagiste, il est d’une certaine manière l’héritier de Gainsborough.

Tjomas Gainsborough: Johann Christian Fischer, compositeur et - du temps du portrait -  futur gendre de Gainsborough.
Tjomas Gainsborough: Johann Christian Fischer, compositeur et – du temps du portrait – futur gendre de Gainsborough.

On entra en contact avec la Maison de Gainsborough à Sudbury  (Suffolk), on a trouvé quelques autres musées et collectionneurs privés – dont la reine Élisabeth elle-même – prêts à prêter des oeuvres en leur possession et on y a ajouté – outre des objets et des écrits typiques de l’époque – des lettres de Thomas Gainsborough lui-même. Ainsi, on voit des vêtements semblables à ceux des portraits, un fameux  livre du « premier économiste, Adam Smith, un grand télescope, d’autres instruments scientifiques, des atlas et des globes pour bien rendre l’esprit du temps. C’était évidemment le siècle des Lumières, en Angleterre comme en France.  C’était donc l’époque des sociétés savantes, des cabinets de curiosités, une époque de grands progrès scientifiques et techniques. Tout cela, on l’aperçoit aussi en parcourant l’exposition, de même que l’on voit le regard de Gainsborough sur la nature. En peignant les paysages qu’il voyait au cours de ses balades, il rendit compte aussi de la disparition d’un certain type d’agriculture, de vie paysanne en général. Et l’industrialisation débutante commençait déjà à mordre sur les terres arables et les pâturages.

Son style, qui annonce déjà la peinture moins précise, plus suggestive du XIXe siècle, les romantiques, les paysages de William Turner – et même, parfois, les impressionnistes et au-delà. Sa touche est plus légère que chez  d’autres peintres de son temps. Il ne peint pas les arbres feuille par feuille, l’herbe brin par brin. Pour Gainsborough, pas non plus de mise en scène dramatique, pas de sujets mythologiques comme chez ses contemp0rains Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), François Boucher (1703 – 1770) ou Hubert Robert (1733-1808, le Louvre lui consacre actuellement une grande exposition).

Salomon van Ruysdael: Paysage de rivière avec bac.
Salomon van Ruysdael: Paysage de rivière avec bac.

Thomas Gainsborough, lui, peint la nature comme il la voit et il place ses modèles dans un environnement familier. Ses amis musiciens parfois avec des partitions, ses enfants et sa femme dans la nature. Il était grand admirateur des paysages des Ruysdael, Jacob, mais surtout Salomon. Il l’a dit plusieurs fois dans ses lettres – et dans certains paysages de Gainsborough on pourrait en effet reconnaître l’esprit de Ruysdael. Ou celui des paysagistes du XIXe siècle, voire l’école de Fontainebleau ou de La Haye… Et même, une Étude pour Diane et Actéon (ah si, quand même un sujet mythologique…) me faisait penser, par la composition, aux Baigneuses de Cézanne… Vraiment, quel précurseur…

Allez voir ça dans ce petit musée à deux heures de train d’Amsterdam. C’est quqnd même plus près que le Suffolk en Angleterre… Vous découvrirez en même temps une belle region pleine d’histoire. Et depuis la gare d’Enschede, vous n’avez qu’à suivre les flèches….

Rijksmuseum Twenthe, Lasondersingel 129-131 7514 BP Enschede +31 (0)53 4358675 info@rijksmuseumtwenthe.nl www.rijksmuseumtwenthe.nl
Rijksmuseum Twenthe, Lasondersingel 129-131
7514 BP Enschede
+31 (0)53 4358675
info@rijksmuseumtwenthe.nl
http://www.rijksmuseumtwenthe.nl

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