Splendeurs et misères de la petite vertu

© František Kupka, La môme à  Gallien, 1909-1910, c/o Pictoright Amsterdam
© František Kupka, La môme à Gallien, 1909-1910, c/o Pictoright Amsterdam

J’avoue avoir eu un choc. C’était un vieux registre de la police parisienne, l’année devait être 1878, ou par là. Une écriture fine, penchée, appliquée et ancienne. Des notes précises, détaillées. Une photo.

Ce n’était qu’un des objets exhibés dans l’exposition « Mœurs légères » (en néerlandais) ou « Petite vertue » (en anglais), qui vient d’ouvrir au Musée Van Gogh d’Amsterdam, après avoir quitté le Musée d’Orsay à Paris – où, avec quelques petites différences dans la scénographie et les œuvres exposées, elle s’appelait « Splendeurs et misères ».

Revenons au registre. Les pages exposées – un peu jaunies – montraient les faits et gestes d’une « femme entretenue », comme il devait y en avoir tant d’autres dans ce gros livre. Le policier de service avait consigné très soigneusement le nom de l’amant principal de cette femme, ceux des autres hommes qu’elle fréquentait (de préférence ceux qui avaient quelque pouvoir ou de la fortune), ses séjours à l’étranger et en province et, bien sûr, les données élémentaires comme nom, prénoms, date de naissance, et adresse : 55, rue Taitbout.55_rue-taitbout_plan
Et c’est là que ça a fait tilt. Notre dernière adresse à Paris était au 46, rue de la Victoire (Paris 9e), à quelques pas de la rue Taitbout, à peu près à la hauteur du 55. Or, de notre temps, une femme se tenait souvent à l’angle de la rue Taitbout et de la rue de la Victoire. Bien de sa personne, soignée, plus très jeune. Entre nous, nous l’appelions Mamie Pute – pour des raisons évidentes. Quand on la croisait, on lui souriait en lui disant bonjour poliment, et elle nous rendait notre salut tout aussi poliment. Nous étions voisins, après tout, nous étions du quartier. On n’a jamais su son nom, on ne lui a jamais demandé pourquoi, à son âge, elle faisait le pied de grue, qu’il pleuve ou qu’il vente. Bof, ça allait de soi, non ?

Lorettes

Ce qui choquait en regardant ce registre de police, c’est qu’en l’espace d’un siècle, si peu avait changé. D’abord les quartiers. Il suffit de comparer le plan de Paris contenu dans le catalogue pour se rendre compte que les endroits n’ont guère changé. Ce que confirment les cartes de visites des « filles de joie » exposées également. Ce n’est pas pour rien que les « grisettes » étaient aussi appelées « lorettes » : les environs de Notre-Dame-de-Lorette (au sens très large : depuis la Cité d’Antin jusqu’à Pigalle en passant par la rue des Martyrs) ont fait partie des hauts lieux de la prostitution pendant plus d’un siècle – bien qu’ensuite, bon nombre de bordels aient été remplacés par des bureaux, des hôtels (pas forcément louches) et des restaurants.

Une des cartes de visite exposées donnait comme adresse 11, rue Saint-Lazare ; l’adresse même ou des amis à nous ont tenu pendant des décennies un restaurant bien réputé et bien fréquenté, notamment par ceux qui travaillaient dans les bureaux des environs (il y a maintenant un restaurant japonais à la place). Même chose pour les environs de la Madeleine (du boulevard des Capucines à Saint-Augustin) ou la place de l’Etoile.11rue-saint-lazare
Comme activité professionnelle, ces cartes de visite mentionnaient souvent « massages ». Cela ne vous rappelle rien ? Oh, les filles ne viennent plus, naïves, du fin fond de leur province, mais de l’Europe de l’Est, ou d’Afrique. Ou bien, quand elles sont « masseuses », de Chine. En bas de l’échelle, les filles sont souvent de véritables esclaves, aujourd’hui comme hier. En haut, il y a certainement eu un glissement du statut de « femme entretenue » ou de « courtisane » à celui d’« Escort girl » ou à un statut vague pour lequel il n’y a pas de terme univoque. Mais les lois sont toujours ambiguës, changeantes selon les années, tantôt tolérantes envers les « maisons de tolérance » et le métier « le plus vieux du monde », tantôt strictes, cherchant ou bien à punir (soit les filles, soit leurs maquereaux), ou bien à réguler. L’opinion (et l’hypocrisie) publiques varient de même.

Mise en scène

L’ambiguïté est partout, jusque dans le regard – de la prostituée ou du client. Retournons donc à l’exposition et au Paris de la seconde moitié du XIXe siècle (et le tout début du XXe).

Louis Anquetin, Femme aux Champs-Elysées de nuit, 1890-1891, huile sur toile, Van Gogh Museum, Amsterdam.
Louis Anquetin, Femme aux Champs-Elysées de nuit, 1890-1891, huile sur toile, Van Gogh Museum, Amsterdam.

Celle d’Amsterdam, « mise en scène » par le duo Clement & Sanôu, qui ont créé les décors et les costumes de plusieurs opéras, se compose de plusieurs « actes » ( « se jouant » dans autant de salles) : ainsi, il y a les scènes qui se jouent dans l’espace publique (la rue bien sûr – avec bec de gaz et banc public – mais aussi le café ou le théâtre), celles qui se situent chez les courtisanes et autres poules de luxe, et celles du bordel, par exemple, avec un bon nombre de toiles de Toulouse-Lautrec, bien représenté dans l’exposition en général – on le comprend. Passant d’une salle à l’autre, on voit les murs, la lumière, l’habillage changer, les murs allant de teintes pastel jusqu’au rouge des maisons closes, pour finir dans un espace très clair, avec les peintres du XXe siècle, Picasso, Rouault, le franco-néerlandais Van Dongen, et le néerlandais-néerlandais Sluijters, par exemple, et une vue peut-être moins voilée du monde de la prostitution.

Beaucoup d’artistes ont peint ces femmes « de petite vertue » (et voilà encore que je me surprends à chantonner Brassens…), des connus et des moins connus. Et bien sûr, on trouve ici autant de thèmes et de sujets que la prostitution a de visages. Cela va de la « danseuse » à la pensionnaire de bordel, de la racoleuse de bar à la « femme honnête » qui cherche à arrondir ses fins de mois.
Quelques tableaux, exposés au Musée d’Orsay, n’ont pas pu faire le voyage d’Amsterdam : « Olympe » et « Nana » d’Edouard Manet, notamment, ni « Les demoiselles d’Avignon » de Picasso. Par contre, le Musée Van Gogh peut montrer quand même quelques acquisitions, comme le beau petit Van Gogh « Tête d’une prostituée ».
Assez parlé, il est temps d’aller voir.

Jusqu’au 19 juin 2016. Le Musée Van Gogh est ouvert tous les jours jusqu’à 18 heures, et le vendredi jusqu’à 22 heures. Le vendredi soir, il y a toujours un événement : conférence, concert, ballet, atelier….

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