La belle au kimono

Le kimono rouge (1896). Stedelijk Museum, Amsterdam. Certains, à l'époque, étaient choqués par l'attitude « lascive » du modèle.
Le kimono rouge (1896). Stedelijk Museum, Amsterdam. Certains, à l’époque, étaient choqués par l’attitude « lascive » du modèle.

Fragile. Touchante. Attendrissante. Belle, d’une certaine manière. Les qualificatifs ne manquent pas pour exprimer ce que le spectateur (moi, en l’occurrence) ressent (peut ressentir) à contempler cette très jeune fille, habillée d’un kimono, souvent (à demi) allongée sur un divan.

D’aucuns, contemporains du peintre, y ont vu des poses érotiques, une similitude avec l’Olympia de Manet, avec certaines Odalisques. Cet érotisme a complètement disparu pour notre regard du XXIe siècle (me semble-t-il). Par contre, on voit très bien que George Hendrik Breitner (1857 – 1923) était attaché à son modèle préféré, Geesje Kwak. Peut-être même en était-il secrètement un petit peu amoureux – mais dans sa peinture, c’est la tendresse qui domine. Et la fascination devant la parure « du pays du Mikado ».

Il retardait, Breitner, dans son engouement pour les japonaiseries, tout au moins par rapport au « japonisme » français, qui le devançait bien d’une décennie ou deux. Il retardait aussi quant à son style, surtout en ce qui concerne ses grandes toiles, presque toutes des vues d’Amsterdam en train de changer, de se moderniser, de se construire. Il peint une ville sous la neige ou sous la pluie, sombre, bec de gaz allumés et se reflétant dans les flaques d’eau et, faisant partie du paysage, des passants, des hommes et des femmes vaquant à leurs occupations, des ouvriers du bâtiment au travail. Et il aime les chevaux. Des percherons tirant le tramway d’alors. D’autres grands chevaux de labour déplaçant des troncs d’arbres qui serviront à la construction de la gare de chemin de fer. C’est la vie quotidienne, la modernité, qui fait un peu penser à Caillebotte et ses « Raboteurs », à la série autour du chemin de fer de Monet – à ceci près que Breitner se consacre à ces thèmes encore vers la fin du XIXe siècle et au-delà, à une époque où, en France et ailleurs, l’expressionisme, le fauvisme, voire le cubisme commencent à faire leur apparition.

Breitner, le Rokin (1923). Rijksmuseum (bientôt exposé à l'Amsterdam Museum, « Made in Amsterdam »).
Breitner, le Rokin (1923). Rijksmuseum (bientôt exposé à l’Amsterdam Museum, « Made in Amsterdam »).

C’est sans doute pour cette raison que la peinture de Breitner n’a jamais pris en France. Et c’est dommage, car si c’est un peintre d’Amsterdam par excellence, il mérite une réputation autre que celle de peintre local ou régional. J’y reviendrai, dans une semaine ou deux, lors d’une autre exposition qui va s’ouvrir à l’Amsterdam Museum.

Mais pour l’instant, revenons aux peintures de jeunes femmes en kimono – bleu, blanc, ou rouge. Elles ont un style très différent de celui de ses vues d’Amsterdam, ne serait-ce que par le format. Ces petites toiles représentant des femmes en kimono, Breitner en a fait treize au total (plus un certain nombre de dessins), et le Rijksmuseum a su toutes les réunir, alors que certaines n’ont jamais ou rarement été montrées au public. Elles sont toutes en touches légères, suggérant parfois plus qu’elles ne montrent l’environnement, un divan, un rideau ou un paravent, une glace. Plusieurs de ces tableaux sont semblables – une femme debout devant sa glace, mettant une boucle d’oreille ; une jeune femme allongée – et pourtant ils sont tous différents. En général, le modèle est la petite Geesje, âgée de seize ans seulement, parfois sa sœur aînée Anna, toute aussi délicate de complexion que sa cadette.

Alors, on va d’un tableau à l’autre, on revient sur ses pas, on compare, on y regarde de plus près, on voit plus de détails. Et on y prend beaucoup de plaisir. Tant de beauté, tant de tendresse… C’est une petite exposition exquise. On a du mal à s’en détacher. On essaye de comprendre pourquoi certains contemporains de Breitner ont critiqué le peintre. Le modèle ferait « peuple », voire « plébéienne » ne serait pas assez raffinée pour l’environnement supposé luxueux qui servait de fond. Moi, ne n’ai pas compris ces critiques. Mais je ne suis pas du XIXe siècle, évidemment.

Jeune fille au kimono blanc  (1894). Gemeentemuseum Den Haag.
Jeune fille au kimono blanc (1894). Gemeentemuseum Den Haag.

Ces quatorze versions de la « jeune fille en kimono » ont toutes été peintes entre 1893 et 1895-96. en 1893 Breitner s’installe dans un nouveau studio. Là, il rencontre Geesje, qui travaille dans un atelier de couture à proximité. En 1895, c’est fini: Anna et Geesje partent en Afrique du Sud. Geesje y est morte de tuberculose. Breitner n’a plus peint que des vues d’Amsterdam.

L’exposition est accessible au Rijksmuseum, tous les jours 9.00 – 17.00 heures jusqu’au 22 mai.
Un très beau catalogue accompagne l’exposition, avec de bonnes reproductions de tous les tableaux : Suzanne Veldink, en collaboration avec Nienke Woltman : Breitner. Meisje in kimono. Rijksmuseum 2016. € 20,-.
Photo de Geesje Kwak, faite par Breitner. Bibliothèque universitaire, Leiden.
Photo de Geesje Kwak, faite par Breitner. Bibliothèque universitaire, Leiden.

 


PS – Nous venons d’apprendre que le directeur du Rijksmuseum, Wim Pijbes, va quitter le plus célèbre musée des Pays-Bas, pour diriger un musée d’art moderne, Voorlinden, qui n’a même pas été construit et qui va l’être dans un grand domaine à côté de La Haye.

Pijbes dirigeait le Rijksmuseum depuis 2008 et le cinq premières années, il s’occupait surtout de la rénovation, qui en tout a duré diz ans… Depuis la réouverture en 2013, le nombre de visiteurs a doublé pour atteindre 2, 4 millions, et l’enthousiasme de l’omniprésent directeur ne semblait pas avoir de limites. Pour promouvoir « son » musée, il se démenait du matin jusqu’au soir, voyageant dans le monde entier, tout en étant souvent sur place. Le monde muséal, la première surprise passée, a généralement réagi en approuvant la décision de Pijbes et son « goût de l’aventure » bien connu des insiders. Le nouveau musée se construira autour d’une grande collection privée, la « collection Caldic », propriété de l’industriel Van Caldenborgh.

 

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