Un musée de la résistance pour « juniors »

Disons-le d’emblée: le nouveau musée (ou partie du musée) qui vient de s’ouvrir à Amsterdam vaut le détour.

Ce n’était pourtant pas évident : quand, il y a un an ou deux, la directrice du Musée de la Résistance d’Amsterdam, Liesbeth van der Horst, a annoncé la création de cet annexe, ce « Musée de la Résistance Junior », elle m’a laissée sceptique. La résistance, l’occupation, la seconde guerre mondiale, expliquées aux enfants ? Hm. Mais j’avoue que, guidée à travers quatre « appartements » par autant d’enfants, je fus conquise. Touchée, voire émue, autant par ce que je voyais et entendais que par ces petits « guides » eux-mêmes.

Les enfants dont on avait retracé la vie entre 1940 et 1945 – et qui ont eu la chance de survivre, jusqu’à nos jours – représentaient quatre situations différentes . Il y avait Jan, un petit garçon de l’est du pays et dont le père, pasteur, était résistant. Il y avait Nelly, une jeune fille de la province de Zélande, dont les parents étaient collaborateurs et qui, elle, faisait partie de l’équivalent des Jeunesses hitlériennes. Il y avait Eva, une petite fille juive, réfugiée d’Autriche, qui m’était d’autant plus proche qu’avant d’être obligée de se cacher, la famille vivait en face de la famille (d’Anne) Frank – c’est-à-dire derrière la rangée d’immeubles que je vois de ma fenêtre.

Le quatrième petit « guide » s’appelait Henk. Il était l’un des enfants d’une famille lambda – ni résistante ni collabo, préoccupée surtout de survivre, de s’en sortir. Henk, au début, voyait la guerre comme une grande aventure, et il collectionnait tout ce qui s’y rapportait. Inutile de dire que son « enthousiasme » diminuait à mesure que guerre perdait son éclat… D’abord, il perdit son ami Sallie (Samuel), qui « disparut » un jour (lui aussi, d’ailleurs, a survécu, par miracle). Ensuite, la vie devenait plus difficile, il fallait se séparer du poste de TSF et pour finir, il y avait les bombes et la famine.

Pour chacun de ces enfants – qui, donc, je le répète, ont existé réellement et qui, devenus adultes et même âgés, existent toujours – on avait reconstitué minutieusement l’habitat et leur trajet, à travers le temps et pour certains à travers l’espace. Leur appartement ou leur maison, leur rue, leur village, l’église où prêchait le père de Jan et la chaire sous laquelle il cachait un pilote américain dont l’avion s’était écrasé ; le magasin du père de Nelly  qui, lui, finit par devenir bourgmestre du village, tandis que Nelly perdait toutes ses amies d’avant, qui – dans cette province qui de tous temps s’est opposée aux occupations étrangères – la traitaient de sale collabo; le cagibi où se cachaient Eva et sa mère, le wagon du train qui les transportait vers Auschwitz, le camp… Tout cela était – dans la mesure du possible – représenté, en trois dimension, avec les objets correspondants, les meubles, les livres, les tableaux que peignait le frère d’Eva. La collection d’objets « de guerre » de Henk, y compris une brochure expliquant ce qu’il fallait faire en cas d’attaque aérienne. La valise de Jan, qui, comme le reste de sa famille, devait constamment changer d’adresse, de village, quand les Allemands avait son père dans le collimateur. Le vélo sur lequel il se déplaçait, les livres de Karl May qui lui permettaient d’oublier la dure réalité et de se prendre pour Winnetou le temps de la lecture… On pouvait aller d’un endroit à un autre, s’asseoir à la table d’un de ces enfants, écouter ce qu’ils racontaient, lire ce qu’ils lisaient ou avaient écrit…

Il faut préciser que – puisque c’était une présentation à la presse – j’avais l’insigne privilège d’être guidée, à travers ces différents itinéraires, par d’autres enfants – des enfants d’aujourd’hui. Car chacun des quatre « exemples » avaient trouvé comme un double dans un enfant contemporain (niveau CM2). Cette « bande des résistants », comme la directrice du musée les appelait, avait servi en quelque sorte de caisse de résonance pendant qu’on montait le musée . Sélectionnés « un peu par hasard » dans la classe d’école primaire avec laquelle ils visitaient un jour le musée, ils « accompagnaient » l’installation du Musée Junior, essayant les installations, expliquant ce qu’il manquait à leurs yeux, ce qu’ils voulaient savoir encore, ce qu’ils ne comprenaient pas…

Ainsi, Anne, Anouar, Nélia et Titus, tous âgés de 11 ou de 12 ans, s’étaient attaché chacun aux pas d’un des quatre enfants de la guerre. Les choix s’étaient fait spontanément, sans conflit apparent. Ainsi, Anne, petite, menue, très blonde, avait tenu à suivre de près l’itinéraire d’Eva. La vie de Jan, le fils de résistant, était suivi par Anouar, brun, grand pour ses douze ans, « intellectuel » à lunettes. Quant à Nélia, habillée à la mode et coiffée de jolies nattes, de mère noire et de père juif (« mais il fait tout à fait néerlandais, peut-être serait-il passé entre les mailles de leur filet… »), elle a voulu comprendre comment vivait et pensait une enfant de collaborateurs. « Je me sens ici comme chez moi », dit-elle en montrant l’espace dont elle se sent responsable, « Quand une chose n’est pas à sa place, je la range, » ajoute-t-elle en fermant un tiroir à moitié ouvert. Le quatrième, le blond Titus, s’est attaché aux pas de Henk, l’enfant « lambda ». Lui aussi est grand pour ses douze ans, qu’il vient juste d’avoir. Lui aussi domine bien la matière – on sent qu’il s’est identifié au gamin dont il raconte la vie. Des quatre, Titus est le seul à avoir prêté sa voix à « son » enfant de la guerre dans la vidéo faite sur lui (Henk vivait dans la banlieue d’Amsterdam), pour les autres il a fallu trouver des enfants avec l’accent de la région d’origine.

Tous, ils ont beaucoup travaillé. « Les autres enfants de notre classe sont un peu jaloux, ils pensent que nous avons bien de la chance que de temps en temps on vienne nous chercher pour aller au musée », racontent-ils. « Mais ici aussi, on travaille ! Et on a appris beaucoup, beaucoup de choses. » Ce qui les a le plus étonnés ? En général, des choses de la vie courante – tellement différente de celle d’aujourd’hui ! Mais ils ont aussi appris des choses sur le déroulement de la guerre, sur les déportations, par exemple. « Je ne savais pas que la plupart ne revenaient pas », Nélia commente-t-elle candidement.

Gentiment, spontanément, cette « bande des quatre » prend les visiteurs par la main, leur montre et explique les lieux, fait marcher les installations. Je souhaiterais à tout visiteur des guides pareils. Mais même sans eux, il y a assez à voir et à découvrir pour les enfants à partir de 9 ans – à condition qu’ils maîtrisent tant soit peu l’anglais (ou le néerlandais, bien sûr).

Le site internet sera également en anglais, mais aujourd’hui (18 octobre), il n’est pas encore prêt. On annonce qu’il le sera bientôt. VerzetsmuseumPlantage Kerklaan 61,  1018 CX Amsterdam, ouvert du samedi au lundi 11.00 à 17.00 heures, mardi au vendredi 10.00 à 17.00 heures.

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2 commentaires

  1. Revenant sur cette page depuis celle où figure anne franck j’ai pu utiliser le lien vers le musée de la résistance et visionner leurs petits films. Des concentrés d’information saissants de vie et faciles à suivre. Toutes ces qualités doivent sans doute aux elèves qui ont participé à la mise en forme du musée. Une occasion qui devrait se présenter plus souvent. Mieux que répondre à des enquêtes de satisfaction, participer à la mise en forme du musée, de l’exposition. Allez le rijkmuseum et le louvre Hardi devant!

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  2. Et je nous souhaite des musées et des « médiateurs » de musée comme ça, par ici, un peu plus au sud-ouest d’Amsterdam.
    Malgré un battage médiatique sur cette époque – très informatif mais qui la repousse par là-même dans les brumes du passé, de l’Histoire – il semble difficile aux jeunes et même aux adultes actifs de croire qu’elle soit si proche, si proche en particulier pour les seniors et qu’ils puissent s’en souvenir et l’évoquer, si peu que ce soit. L’émission de FranceCulture « Sur les docks » du 8 mai consacrée aux émissions depuis la BBC « Les Français parlent aux Français » de 39 à 44, m’a vivement rappelé l’odeur de ces années à travers leurs musiquettes et bruitages (la crécelle, le gong, les refrains moqueurs : « Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand ») que je répétais encore quelque temps après, à 2, 3 ans -sans comprendre de quoi il s’agissait et que les grands ne jugeaient pas bon de m’expliquer, ce qui rendaient ces sons d’autant plus mystérieux. Celles à qui j’en ai parlé hier ne réalisaient pas qu’il y ait encore des gens bien vivants de cette époque et qui puissent l’évoquer. Je me suis vue dans leurs yeux comme une revenante. Trois générations et ce sont des faits « de mémoire perdue ».

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