Anatomies

La leçon anatomique du Dr Jan Heijman
La leçon anatomique du Dr Jan Heijman

Il faut avoir l’estomac solide. Voilà le commentaire initial d’un grand quotidien néerlandais, parlant de l’exposition Leçons d’anatomie, qui se tient actuellement à La Haye. Et ce n’est pas faux – à ceci près que ce n’est pas non plus toute la vérité. Oui, bon nombre d’installations, de sculptures et d’autres objets d’art modernes inspirés par ce thème, sont difficiles à regarder. Même quand ils ont un côté humoristique en même temps que scientifique, comme par exemple l’installation Deep Throat de Mona Hatoum: un table de restaurant, une chaise, un couvert, à première vue tout à fait ‘normaux’ – jusqu’à ce qu’on regarde ce qu’il y a dans l’assiette: une vidéo du chemin que parcourt la caméra dans les intestins de l’artiste elle-même. J’avoue avoir eu un petit haut-le-coeur et pour regarder, juste quelques instants.

De même, les oeuvres de Damien Hirst, Marc Quinn ou Berlinde De Bruyckère nécessitent un ‘estomac’ solide. Parfois plus par ce qu’elles suggèrent que parce qu’elles sont réellement horribles. Hirst a par exemple quelques vitrines avec des objets chirurgicaux, et une installation avec des bouteilles semblables à des bouteilles d’oxygène mais supposant contenir des restes humains éliminés par des hôpitaux…  Marc Quinn expose, avec No Visible Means of Escape, la peau d’un homme suspendue par les pieds…C’est l’artiste lui-même, lit-on dans la notice. Hmm. Quant à De Bruyckère, elle se dit fascinée par le corps des danseurs – mais le corps qu’elle a sculptée paraît bien sanguignolant et de couleur cadavérique.

Francis Bacon, Figure assise
Francis Bacon, Figure assise

Quant à Francis Bacon, il est pareil à lui-même. Ce n’est pas mon peintre favori, mais je reconnais et admire la force de ses tableaux.

L’installation de Folkert de Jong, The Primacy of Matter over Thought, se trouve dans l’espace entre les Leçons d’Anatomie des maîtres anciens et les oeuvres des artistes contemporains. Et on y reconnaît certaines figures des tableaux du 17e siècle, mais au milieu d’une situation résolument contemporaine (on dirait un studio d’enregistrement – mais qui fait aussi capharnaüm). L’atmosphère, pour le spectateur, est inquiétante déjà.

La leçon anatomique du Prof. Nicolaes Tulp
La leçon anatomique du Prof. Nicolaes Tulp

Cela contraste avec la sérénité relative des tableaux anciens – dix au total, dont deux de Rembrandt. C’est intéressant d’avoir pu réunir ainsi la totalité des Leçons d’anatomie faites aux Pays-Bas au cours de ce siècle dit siècle d’or.  D’abord, ceux de Rembrandt dépassent de loin tous les autres, tant la composition, la dynamique, la lumière sont d’une tout autre qualité que chez ses collègues. Chez ceux-ci, il est clair que la situation – un amphithéâtre où un professeur de médecine dissèque le corps d’un condamné à mort pour enseigner l’anatomie à des chirurgiens, des peintres et autres curieux – n’est qu’un prétexte pour peindre les chirurgiens réunis en société, tout au moins ceux qui pouvaient payer. L’accès à ces leçons publiques était payant, et la somme variait selon la profession – et la place assignée dans la salle – de ceux qui y assistaient. Pour ces portraits collectifs, les sociétés ou guildes de chirurgiens payaient aussi des sommes considérables, et la contribution comme le rang de chacun déterminait la place, plus ou moins prominente, dans le tableau.

Quant aux corps disséqués, c’étaient nécessairement des condamnés à mort – ou des enfants morts avant d’avoir pu être baptisés. Car l’âme d’un corps non intact ne pouvait aller au ciel – et les condamnés à morts comme les non-baptisés allaient de toute façon en enfer.

C’est en ce sens-là que ces Leçons nous enseignent aussi des aspects inattendus de cette société du 17e siècle. En plus –  nous explique le catalogue et, dans une moindre mesure, les notices dans les salles – ces tableaux montrent l’importance que commençait à avoir la Science en général et la médecine en particulier, qui n’était plus dominée par la religion – grâce à des penseurs comme René Descartes qui, comme on le sait, vécut longtemps aux Pays-Bas.

Ainsi,  cette exposition incite à voir plus loin que ce que l’on y voit à première vue – et ce qui n’est peut-être pas forcément ragoûtant. Il y a un deuxième et peut-être même un troisième degré. C’est cette profondeur qui rend cette exposition intéressante. On est obligé de réfléchir.

Carafe et vases René Lalique, 1910-1911
Carafe et vases René Lalique, 1910-1911

Tout de même – ce n’est pas une exposition facile à digérer. C’est pourquoi, en sortant, je suis allée admirer les oeuvres de René Lalique, exposées dans ce même musée (où, à partir de la fin de cette semaine, s’ouvrira aussi une exposition sur Chanel). Là, la légèreté est intrinsèque à la plupart des bouteilles de parfum, de vases, de plats exposés. Et quelle élégance, quels jeux de lumière, quelle inventivité aussi.

 

L’exposition Lalique dure jusqu’au 10 novembre 2013, La leçon d’anatomie – de Rembrandt à Damien Hirst, jusqu’au 5 janvier 2014. Gemeentemuseum, Stadhouderslaan 41, La Haye. Bus 24 (à partir de la gare centrale ou CS), tram 17 ou 11 (à partir de la gare HS, Hollands Spoor).

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