Le journal de l’autre Anne

Eerste_levensjaren
Quelques jours après l’inauguration du monument pour Anne Frank (voir cette note), sur le square d’à côté, ma voisine – une Anne aussi – est montée me voir. Elle n’était pas venue à la cérémonie – à cause, disait-elle, d’un empêchement de dernière minute. Elle apportait un livre, jauni, un peu déglingué, un de ces livres que l’on offre pour la naissance d’un bébé, et où les parents sont censés suivre les progrès de leur petit, avec des notes sur les premières dents, les courbes de poids, et tout et tout.
Un peu mystérieusement, ma voisine expliquait : « Il y a pas que le journal d’Anne Frank, il y en a un autre. Celui-ci, c’est un journal pour un bébé absent. »
Née en décembre 1941, de parents Juifs, Anne avait été confiée à une famille « aryenne » quand elle avait huit mois. Ses parents, lucides, avaient compris que c’était là sa meilleure chance de survie. Puis, voyant les membres de leur famille déportés les uns après les autres, même les grands-parents malades, même les enfants, ils ont fini par chercher – et trouver – une cachette pour eux-mêmes. Ils ont survécu. Le reste de la famille a été décimée.
Dans une autre enveloppe, Anne apportait des documents : des journaux clandestins, des cartes d’identité vraies et fausses, des « bons » permettant d’acheter du pain, des vieilles photos, des « bons de transport gratuit » pour… se rendre à la convocation de déportation. Le tout en vrac.Vliegendehollander8mei1945

« J’ai pensé que cela t’intéresserait », me disait-elle. « Après tout, tu es journaliste. »
J’étais époustouflée, émue par la confiance qu’elle me manifestait, impressionnée par tous ces documents personnels, voire intimes, autant qu’historiques.
Pourtant, j’ai mis très longtemps à lire ce « Journal de bébé ». Je ne sais trop pourquoi. Peur de mettre le nez dans des histoires trop intimes ? De lire des choses que je préférerais ne pas lire ? Va savoir.
Mais ça y est, je l’ai lu. Et ça m’a soufflée. Par moments, c’était dur. Quand la mère réalise, petit à petit, ce qui les attend, ce que cela veut dire d’aller « travailler en Pologne », sa douleur quand elle voit ses parents « partir », pris sur leur lit d’hôpital, sa peine à l’idée de devoir se séparer de sa fille, son unique enfant, c’est parfois difficilement supportable, d’autant moins qu’on connaît la suite. L’impuissance, la colère, on la ressent. De plus, cette histoire personnelle est entrelardée de faits historiques : les parents écoutent la radio clandestine, ils reçoivent les feuilles des résistants, bref ils savent ce qui se passe, en dehors de leur cachette (qu’est-ce que ça doit rendre claustrophobe, soit dit entre parenthèses).
Et en un sens, les parents ont encore de la « chance ». Car ils ont l’occasion de voir leur enfant de temps en temps – bien que de moins en moins. Mais je ne sais pas ce qui est pire : ne pas voir son enfant du tout, ou la voir et être obligés de jouer le rôle de «tante » et d’« oncle » et de se rendre compte que, petit à petit, la petite devient une étrangère, ou presque. La mère note – sous forme de lettre à sa fille – ce qui leur arrive, à elle et à son mari, et de loin en loin, il y a des détails sur Anne, sur ce que la mère adoptive écrit, sur les visites, de plus en plus rares, de la petite fille.
Il y a des curiosités. Par exemple, quand Anne commence à parler et que les parents se rendent compte que son langage n’est pas ausi châtié, aussi « poli » qu’ils désireraient, que la petite n’a pas (à moins de 3 ans !!) des manières de table qui conviennent… Manifestement, les parents d’adoption sont d’un milieu plus modeste – mais combien (plus) chaleureux ! Anne en veut à sa (vraie) mère d’avoir eu cette « dureté » envers elle; moi qui vois les choses d’un œil forcément plus distant, je serais plutôt attendrie par cette faiblesse humaine (mais je n’ai pas eu à la subir).
Curieusement aussi, le livre s’arrête le 2 mai 1945, 3 jours avant qu’Amsterdam ne soit libéré par les Canadiens. On voudrait savoir comment ça s’est passé par la suite, comment Anne (qui apparemment était très heureuse chez ses parents d’adoption) a réagi quand elle est retournée chez ses « vrais » parents. Est-ce qu’elle a eu du mal à s’habituer ?
J’ai cru comprendre que – comme pour tant d’autres familles dans le même cas – la blessure ne s’est jamais entièrement refermée. Ni pour les parents qui, de surcroît, ont dû se rendre à l’évidence que leurs parents à eux, leurs frères, leurs sœurs, n’allaient jamais revenir – ni pour la fille.
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