« Regardez! »

« Regardez! » C’est la « mantra » de Rudi Fuchs (1942), l’un des gourous de l’art moderne et plus particulièrement de l’art contemporain. Il le répète en avançant d’un pas raide dans « sa » plus récente exposition, entouré de journalistes qui l’assaillent de questions.

Vue d'ensemble de deux salles - Photo PH.GJ.vanROOIJ
Vue d’ensemble de deux salles – Photo GJ.vanROOIJ

Pendant dix ans (1993 – 2003), il fut le directeur du prestigieux Stedelijk Museum à Amsterdam. Avant, il a dirigé le Van Abbemuseum à Eindhoven (1975-1987), et le Gemeentemuseum de La Haye (1987-1993) en le Museo. Parmi ses autres faits de gloire, la Documenta 7 (1982) à Kassel. Partout, il a laissé son empreinte – fût-elle parfois controversée. Aujourd’hui, Beatrix Ruf, l’actuel directeur du Stedelijk, lui a demandé de composer une exposition autour des achats que Fuchs avait faits pour « ses » trois musées.

« C'est du théâtre! » (Bruce Nauman: Sept Figures, 1985)
« C’est du théâtre! » (Bruce Nauman: Sept Figures, 1985)

Le résultat, « Opwinding » (« Excitation »), est en effet… excitant. Et sera sans doute controversé, ou donnera lieu à une certaine incompréhension. Pourquoi, par exemple, l’exposition s’ouvre-t-elle, dès qu’on descend le grand escalier, par cet immense « Sept Figures », (1985), composé d’images mouvantes en néon de sept personnages copulant ? Fuchs a sa réponse prête : « C’est du théâtre. Et une exposition, c’est aussi un peu du théâtre. » D’accord. Mais pourquoi alors avoir omis les titres des œuvres, à côté du nom de l’artiste et de l’année de création ? C’est là que Rudi Fuchs sort sa mantra : « C’est pour que vous regardiez ! Sinon, vous vous laisseriez obnubiler par ces titres qui, bien souvent, ne veulent rien dire. Regardez ! L’art est fait pour être regardé. »

Là, bien sûr, il a « un point », comme disent les anglophones. Mais d’autres questions surgissent.

Daniel Buren: « Peinture angulaire », 1975.
Daniel Buren: « Peinture angulaire », 1975.

Pourquoi avoir combiné ce « Nu » (1994), exubérant et haut en couleurs, de Karel Appel avec « La muse vénale » (1979) de René Daniëls, qui pâlit à côté ? Et avec « La jeune fille au taureau » (non daté) de Maria Lassnig ? Pourquoi cette inquiétante « Carrousel » (1988) à animaux suspendus de Bruce Nauman devant ces deux Gilbert & George, somme toute assez paisibles ?

Parfois, c’est évident : c’est la couleur qui unit les œuvres qui remplissent une certaine salle, parfois les lignes, les formes, parfois les contrastes, ou bien encore les matériaux. A d’autres moments, on se gratte la tête – mais cette perplexité fait aussi qu’on se retourne et qu’on se re-retourne pour contempler de nouveau ce qu’on n’avait peut-être pas assez bien vu. On recule, on avance, on fait le tour de la salle… et on regarde, effectivement. (Tous les détails des oeuvres, d’ailleurs, sont accessibles en ligne, ici.)

Au cours de la présentation à la presse, Rudi Fuchs se pose de temps à autre sur une des chaises (1993) de Donald Judd posées ça et là dans l’exposition et qui, jadis, regroupées autour d’une grande table de réunion, furent partie du mobilier de son bureau : « Dans beaucoup d’expositions, on ne peut pas s’asseoir, sauf parfois sur des bancs fort peu commodes . » Espiègle, il ajoute : « Remarquez, ces chaises ne sont pas très confortables non plus. Je les avais achetées pour éviter que les réunions ne prennent trop de temps… »

Il convient qu’il faudrait peut-être pourvoir les chaises d’une pancarte « prière de s’asseoir », pour éviter que le visiteur ne les prenne pour des éléments de l’exposition qu’il ne faudrait surtout pas toucher. Lui-même, il ne respecte cette règle d’or que si cela lui convient. Non qu’il touche à tout, mais parfois, de ses doigts qui semblent alors de velours, il ne peut s’empêcher d’effleurer une peinture, tout en murmurant : « Je ne devrais pas faire ça… » Ce faisant, il se montre en même temps maître des lieux – comme s’il n’était jamais parti… Et Beatrix Ruf, en bonne diplomate toujours souriante, elle le laisse faire.

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Une des chaises de Donald Judd, devant (entre autres) un Georg Baselitz (à droite, 1972) et un Kurt Schwitters (à gauche, 1941); 1er plan: sculpture de Kounellis (1996). Photo GJ.vanROOIJ.

C’est vrai que Rudi Fuchs connaît à fond les œuvres ici exposées. De beaucoup d’entre elles, il connaît la genèse, il a même dû voir naître certaines. Les combinaisons, explique-t-il, changent avec le temps : « Quand je suis arrivé au Van Abbe, on ne connaissait encore ni Damien Hirst, ni Tracey Emin. » A l’époque, tous les regards étaient dirigés vers l’art minimaliste d’outre-Atlantique. Ses premiers achats, à Eindhoven, concernaient des œuvres abstraites, de Sol Lewitt et de Robert Mangold notamment. « Puis on s’est aperçu que l’art européen de l’époque, minimaliste ou non, valait bien celui d’Amérique : Buren, Dibbets, Gilbert & George, mais aussi Baselitz, Lüpertz, Kiefer, ou Kounellis par exemple. Ils sont différents. Mais tout aussi excitants. De nos jours, on ne considère plus que l’un est meilleur que l’autre. » (Lire son essai sur l’exposition, en anglais)

Fuchs a toujours arrangé ses expositions en fonction du regard. Soulignant tantôt les différences, tantôt les similarités. Pour la Documenta de 1982, il n’a pas agi autrement. La critique américaine, du coup, l’a traité de « fasciste romantique » (D’après lui, c’était le critique du New York Times qui, en réalité, était plutôt élogieux). Fuchs arbore cet épithète comme un sobriquet d’honneur. « J’ai montré les choses comme je l’ai fait pour inciter les gens à regarder autrement. Cela crée du suspense. »

Alors, allez-y, laissez-vous prendre par ce suspense, par cette excitation. Comme le chante Serge Gainsbourg ( « L’eau à la bouche »), laissez-vous «au gré du courant, porter dans le lit du torrent ».

adamschoolEt, tant que vous y êtes, comparez ces deux expositions on ne peut plus différentes, « Excitation » et « Habiter dans l’Ecole d’Amsterdam », l’une abstraite, déroutante, l’autre concrète au possible, confortable, centrée autour des arts décoratifs. Ce contraste-là aussi est bien… excitant.

« Excitement », exposition organisée par Rudi Fuchs.  Stedelijk Museum d’Amsterdam, jusqu’au 2 octobre 2016. 

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