Jérôme Bosch, visions d’un génie

Le Christ enfant. Vienne, Kunsthistorisches Museum, Gemäldegalerie.
Le Christ enfant. Vienne, Kunsthistorisches Museum, Gemäldegalerie.

Sans nul doute, Jérôme Bosch était un enfant de son époque : la fin du Moyen-Age et le tout début de la Renaissance, quand l’Eglise catholique était toute puissante (et que le protestantisme n’était pas encore vraiment né). L’au-delà y avait une grande importance. Si on menait une vie vertueuse, on avait des chances d’aller au paradis, sinon, c’était l’enfer, ou tout au moins le purgatoire. Et c’est cela qu’il peignait – après des études approfondies de la nature (regardez ses hiboux et autres animaux!), dont il se permettait aussi de dévier à volonté.

En tous cas, ses thèmes plaisaient, si effrayants qu’ils nous semblent aujourd’hui. Bosch était célèbre, cela est une certitude, ses œuvres se vendaient bien (et à des acheteurs haut placés). Un de ceux-là était Philippe le Bel, duc de Bourgogne, qui lui acheta au moins deux œuvres, un triptyque sur le thème de « La tentation de Saint-Antoine » (que Philippe a offert à son père, l’empereur Maximilien d’Autriche), et un « Jugement dernier ». Vu le succès que Bosch avait déjà de son vivant, ses œuvres se sont dispersées aux quatre coins de l’Empire – et si actuellement, on n’a identifié que 24 ou 25 peintures (selon les écoles…) et à peu près autant de dessins, beaucoup d’œuvres ont dû disparaître. Parmi celles qui restent, un certain nombre se sont retrouvées, par voie d’héritage, aux mains du Roi Philippe II d’Espagne, et donc à l’Escurial et au Prado. Certaines ont pu être achetées, pas des musées (et aussi par quelques rares collectionneurs privés). Aucune, en tout cas, n’est resté à Bois-le-Duc…

Un travail de recherche exceptionnel

Dans ce cas, comment faire pour organiser une exposition des œuvres de Bosch dans sa ville ? Le musée de Bois-le-Duc n’avait rien à offrir en échange. Pourtant, aussi bien le bourgmestre de la ville que le directeur du Noordbrabants Museum y tenaient. La solution : le Groupe de recherche et de conservation (des œuvres de) Bosch (Bosch Research and Conservation Project, BRCP). C’était la première fois qu’une recherche de cette envergure a été effectué sur l’œuvre de Bosch et de son atelier. Financé par quelques gros mécènes (principalement le Fonds Gieskes-Strijbis et la Fondation Getty), un groupe de neuf experts se sont attelé à la tâche, conseillé et surveillé par un comité international d’historiens d’art spécialistes de Bosch.

Ste-Wilgeforte,triptyqjue. Gallerie dell'Accademia, Venise. Le scan a montré que la femme - crucifiée parce qu'elle  ne voulait pas renoncer au christianisme - portait une barbe, qui joue un rôle dans la légende. Tableau restauré et montré à boschproject.org.
Ste-Wilgeforte. Gallerie dell’Accademia, Venise. Le scan a montré que la femme – crucifiée parce qu’elle ne voulait pas renoncer au christianisme – portait une barbe, qui joue un rôle dans la légende. Tableau restauré et montré à boschproject.org.

 

Ces experts – dont des restaurateurs et des techniciens et informaticiens – ont mis au point des critères et des techniques pour examiner et, ensuite, authentifier et si nécessaire restaurer toute l’œuvre de Jérôme Bosch. Pendant sept, huit ans ils ont couru le monde, visitant 20 musées dans 10 pays, examinant, photographiant, scannant, cataloguant et éventuellement restaurant les œuvres qui leur étaient soumises. Un travail de fourmi. Mais en contrepartie, tous les musées possédant des œuvres de Bosch ont bien voulu prêter au moins certaines peintures ou dessins (les moins fragiles) pour l’exposition à Bois-le-Duc (qui sera reprise en juin 2016 au Prado).

Le portement de croix. Kunsthistorisches Museum, Vienne.
Le portement de croix. Kunsthistorisches Museum, Vienne.

Il en est résulté quelques découvertes – notamment un « Paysage infernal » (dessin), et une « Tentation de Saint-Antoine » (huile sur panneau de chêne), faisant partie l’un d’une collection privée, l’autre de celle d’un musée relativement obscur de Kansas City… Par ailleurs, les conclusions des chercheurs ont aussi nécessairement fait grincer quelques dents, notamment en Espagne, où le Prado a décidé au dernier moment de ne pas envoyer deux peintures non authentifiées (qui font cependant partie du catalogue, déjà imprimé). Ces peintures sont visibles au Prado, et feront partie de l’exposition Bosch cet été – comme des Bosch authentiques. « Vous avez peut-être vos méthodes scientifiques, mais nous, on sait regarder », disait une conservatrice du Prado dans un documentaire consacré à cette recherche. Ce dernier argument paraît valable, si ce n’est que depuis longtemps les historiens d’art doutaient de l’authenticité des œuvres concernées (dont un « Saint-Antoine » qui, au dire des experts, ne correspondait pas du tout au style Bosch).

La tentation de Saint-Antoine. Kansas City, The-Nelson-Atkins-Museum-of-Art
La tentation de Saint-Antoine. Kansas City, The-Nelson-Atkins-Museum-of-Art

Le travail du BRCP a mené à un catalogue raisonné d’un millier de pages et à la restauration d’une douzaine d’œuvres de Bosch. Le résultat est visible, non seulement à l’exposition de Bois-le-Duc, mais aussi sur un très beau site web, montrant entre autres les différents stades de la restauration et les différentes façons de regarder à travers la couche de surface. Vous pouvez en plus agrandir les images à souhait!

L’exposition, je vous l’ai déjà dit, est d’une beauté exceptionnelle. Alors courrez-y (vous avez le temps jusqu’au 8 mai, mais beaucoup de tickets ont déjà été vendus)! Bien sûr, vous pourrez attendre de la voir à Madrid, cet été. Vous y verrez en plus « Le Jardin des délices », que le Prado ne prête pas (« On ne prête pas non plus « La ronde de nuit » de Rembrandt…»), et les deux panneaux non authentifiés par le BRCP. Mais j’ose parier – avec mes excuses à mes amis espagnols – que le présentation sera beaucoup, beaucoup moins belle qu’à Bois-le-Duc… Et puis, c’est tellement plus proche !

Le Noordbrabants Museum, Musée du Brabant du Nord. Bois-le-Duc ('s-Hertogenbosch).
Le Noordbrabants Museum, Musée du Brabant du Nord. Bois-le-Duc (‘s-Hertogenbosch).

Hieronymus Bosch, visions d’un génie. Noordbrabants Museum, Bois-le-Duc, jusqu’au 8 mai 2016. Le catalogue et l’audiotour sont disponibles en français. De nombreuses autres manifestations sont organisées autour du cinq-centième anniversaire de la mort de Jérôme Bosch. Vous trouverez un aperçu ici. (Malheureusement, fin février 2016, la maison voisine de celle de Bosch s’est écroulée…)

2 commentaires

  1. Je relis ton article sur Jérôme Bosch. Je l’ai bien aimé car documenté et juste, sensible aussi au génie de ce grand peintre. J’en profite pour t’embrasser et te dire à bientôt peut-être.

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