Des graffiti et des hommes – et une femme

AM-Graff-online-banners682x171-sfeerbalkLe graffiti a fait son entrée aux salons. Il faut dire que ces messieurs (et ces quelques rares dames) qui, jadis, barbouillaient les murs, les palissades, les wagons de trains et les rames de métro, ont à présent pignon sur rue. Ils sont devenus graphistes, peintres, sculpteurs, voire historiens d’art ou commissaire d’exposition… Certains ont mené une double vie pendant des années: instit’ de jour, grapheur ou grapheuse de nuit… Mais ceux qui ont survécu – quelques-uns ont succombé à la drogue, au sida ou à d’autres maladies – sont rentrés dans le rang, d’une certaine manière. Ou plutôt, c’est la société qui les a accueillis dans son sein. Ils ont dorénavant – littéralement – pignon sur rue.

Un Black Book de Keith Haring, 1986
Un Black Book de Keith Haring, 1986

Et leurs oeuvres, au lieu d’être éliminées, cachées, sont maintenant conservées. Et vendues. À prix d’or – ou presque. Certes, tous les « écrivains » – c’est ainsi que se définissent les auteurs de graffiti en anglais, « writers » – ne sont pas des Keith Haring, loin s’en faut. Mais d’ores et déjà, certains collectionneurs, certaines galeries se sont déjà spécialisés dans le graffiti.

Rhyme (nom de l'auteur et de l'oeuvre), 1988
Rhyme (nom de l’auteur et de l’oeuvre), 1988

Et maintenant, donc, les musées s’y mettent. Après le Museum of the City of New York, qui lançait en 2014 l’exposition City as Canvas – graffiti art from the Martin Wong collection, c’est au tour de l’Amsterdam Museum (anciennement Musée historique de la ville d’Amsterdam) de présenter cette même collection (ou en tout cas un certain nombre de ses pièces), en y joignant bien sûr des graffiti amsterdamois – certains, d’ailleurs, de la main d’« écrivains » newyorkais, comme il y a aussi quelques graffiti newyorkais faits par des amsterdamois.

Howard The Duck, Tag de Lee Quiñones, 1988
Howard The Duck, Tag de Lee Quiñones, 1988

Car pour ces derniers – et sans doute pour tous leurs collègues européens – New York, c’était le walhalla, le paradis, là où tout avait commencé, dans les années 1980 ou même 1970. Ceux qui le pouvaient, se rendaient outre-Atlantique pour voir de près à quoi cela ressemblait. Car dites-vous bien qu’il n’y avait, à l’époque, ni internet ni mail et encore moins Twitter ou Facebook. Et ne parlons pas de Pinterest ou d’Instagram. Il n’y avait même pas de photographie numérique. Le plus proche de l’« instantané » était la photo Polaroïd. (Vous en souvenez-vous? C’est loin, tout ça… ) Mais la Polaroïd coûtait cher, il fallait un appareil et une pellicule spéciaux et aucun des deux n’était donné.  Tous les « écrivains », jeunes et désargentés pour la plupart, ne pouvaient se la permettre. En conséquence, leurs oeuvres – presque toujours faites clandestinement, généralement de nuit et parfois au péril de leur vie – étaient destinées à disparaître. Le graffiti – certainement à ses débuts – était temporaire par définition. C’était la bombe – terme utilisé alors dans un sens bien plus pacifique que maintenant – contre l’équipe de nettoyage. La qualité de la peinture contre celle du produit caustique.

Une des photos de l’exposition montre un grapheur newyorkais au dépôt du métro, se cramponnant à une rame, suspendu à mi-hauteur, où il finit de bomber une « pièce » (abbréviation de « masterpiece » ou « chef d’oeuvre », un grand tableau). C’est là qu’on se rend compte des acrobaties auxquelles se livraient ces artistes clandestins pour faire ce qu’ils considéraient être leurs « chefs d’oeuvre » – et une « pièce » sur un train ou un métro était bien le nec plus ultra. C’était le « chef d’oeuvre » ultime, ce à quoi ils aspiraient tous. Il va sans dire qu’il y eut quelques accidents de travail… C’est sans doute pour cela que les graffitistes aimaient bien se faire photographer dans ou sur les trains affichant leurs oeuvres. C’était une preuve de leur existence en tant qu’artistes.

Shoe et Jaz dans le fourgon qu'ils viennent de « taguer »
Shoe et Jaz dans le fourgon qu’ils viennent de « taguer »

Peut-être est-ce en partie à cause de cet aspect dangereux de ce travail – s’il n’exigeait pas toujours des acrobaties, il y avait toujours un risque d’être arrêté, ou d’avoir à détaler à toutes jambes – que c’étaient surtout des garçons qui s’y livraient. Les filles graffitistes sont rares. Pourtant, il y en a eu une à Amsterdam, Mick Larock (de son vrai nom Aileen Esther Middel). Pendant des années, elle menait une double vie: institutrice dans la journée, tagueuse la nuit – d’Amsterdam à New York, elle aussi. Son travail fut remarqué, elle s’est fait un nom (jusqu’en France, où elle est apparue dans une émission sur France 3). A présent, elle fait des peintures murales sur commande. Et le commissaire de cette formidable exposition, c’est elle.

Mick LaRock lors d'un vernissage
Mick LaRock lors d’un vernissage

Ces tagueurs ne faisaient d’ailleurs pas n’importe quoi, comme aurait pu le croire le commun des mortels à l’époque (dont je fais partie, je l’avoue). Cette exposition m’a appris que non seulement ces graffitistes faisaient leur apprentissage (certains, d’ailleurs, faisaient les Beaux-Arts ou les Arts Déco dans la journée…) les uns auprès des autres, mais que de surcroît, avant de se  lancer dans leur peinture sur le terrain, ils faisaient des croquis très précis dans leurs « black books » où ils consignaient les ébauches de toutes leurs oeuvres. Ils s’exerçaient d’ailleurs pour trouver leur propre style, qui pour un oeil exercé devait être reconnaissable entre tous. Certains se contentaient d’écrire leur pseudo (Dr Rat, Shoe, Jaz…) – mais d’une façon très particulière, en dessinant les caractères méticuleusement; d’autres se rapprochaient des « comics », des bandes dessinées.

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Plus tard, cet « art de rue » (street art) fut élevé au rang d’art tout court. Pour autant que les oeuvres étaient détachables, certains collectionneurs les achetaient. Par la suite, les « artistes de rue » ont même peint sur commande – et pas seulement de la part d’organisations « underground ». Et à présent, certains couloirs de métro  « tagués » font l’objet de mesures de conservation… Au vernissage de l’exposition d’Amsterdam, certains fans faisaient des selfies en compagnies des « écrivains » présents, tout sourires comme il se doit.

Mais la contrepartie de tout cela est que « l’art du métro » (subway art) a disparu, comme le constatait un des « grands » de l’époque glorieuse. Il n’y a plus d’« écrivains », il n’y a plus de « tagueurs » dignes de ce nom. Donc, il faut aller voir cette exposition – et celle consacrée à Keith Haring à Rotterdam, 25 ans après la mort de l’artiste et 33 ans après la première exposition de Haring hors des Etats-Unis, également à Rotterdam!

En France, on voit une tendance comparable, comme en témoigne une émission sur France 3 d’il y a quelques années déjà, «Les tags, du rejet à la reconnaissance artistique ». Y aurait-il une chance de faire une exposition pareille en France? « New York meets Paname » , par exemple? Pour le moment, il n’y a pas de projet concret, m’a assuré le conservateur ( « curator » ) newyorkais Sean Corcoran. « Mais j’adorerais en faire une. »

Qui va relever le gant?

Amsterdam Museum, Kalverstraat 92, 1012 PH Amsterdam, jusqu’au 24 janvier 2016.

Kunsthal Rotterdam, Museumpark, Westzeedijk 341, 3015 AA Rotterdam, jusqu’au 7 février 2016.

L’Amsterdam Museum organise (parmi d’autres activités) des tours guidés le long des graffiti dans la rue, à pied ou en vélo. Les promenades à pied ont lieu tous les dimanches jusqu’au 24 janvier 2016, de 11.00 à 13.00 uur, prix € 17,50 (entrée du musée comprise) . Nombre de participants maximum: 15. Pour s’inscrire: amsterdam@streetarteurope.com

Quant aux tours guidés en vélo, ils ont lieu dans un quartier périphérique d’Amsterdam, le Bijlmer, avec Mick LaRock comme guide,  les samedis 24 octobre, 21 novembre,
12 décembre 2015 et le 16 janvier 2016, de: 11.00 – 13.30 heures.
Prix: € 30,00 (entrée du musée comprise) ou € 22,50.
Nombre maximum de participants: 15.
Pour en savoir plus, cliquez ici;  pour s’inscrire, Graffiti in de Bijlmer.

 

 

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