La poésie du polder: L’École de La Haye

Jan Hendrik Weissenbruch: Le canal de halage
Jan Hendrik Weissenbruch: Le canal de halage, 1870

Que voyez-vous quand vous pensez au paysage hollandais*? Un plat pays? Un ciel toujours tant soit peu nuageux? Des moulins à vent? De l’eau? Des vaches? Eh bien, tout cela,  les peintres néerlandais/hollandais du 19e siècle l’ont vu également. Je dirais même plus: ce sont peut-être eux qui ont imprimé ces images dans nos consciences collectives. Des vaches se trempant les pieds dans une mare d’eau. Des vaches ou des brebis dans les dunes. Des pêcheurs, une bergère, un fermier. Des bateaux – à voile encore, voguant sur les eaux lisses d’un canal, sur les vagues de la Mer du Nord, au repos sur la plage. Un train solitaire, par-ci, par-là, avec sa panache de fumée, longeant des poteaux télégraphiques. Ce genre de paysage ‘ordinaire’ est typique de ce qu’il est convenu d’appeler L’Ecole de La Haye, à laquelle deux belles expositions sont consacrées, au Gemeentemuseum de La Haye et au Musée de Dordrecht (Dordrechts Museum).

'Il vient de loin', de Gabriel Constant
Paul Gabriël: ‘Il vient de loin’, 1887

C’étaient les débuts de l’ère industrielle, du ‘siècle de fer’. Cette industrie qui d’une part modifie, enlaidit même, le paysage, mais qui d’autre part permet, justement, aux peintres de découvrir des paysages jusque-là peu connus, et d’aller y peindre sur le motif. Le train facilitait les déplacements, la fabrication de tubes permettait aux peintres d’emporter leurs couleurs. Le monde se rétrécissait, ce qui avait des avantages.

Les peintres du 19e siècle découvrirent donc la nature, le paysage. Curieusement, la découverte du paysage hollandais s’est fait par l’intermédiaire du paysage français : la Forêt de Fontainebleau, Barbizon, Moret-sur-Loing. Paris avait supplanté Rome comme capitale d’art – et le hasard voulait qu’un peintre néerlandais, Ary Scheffer (1795-1858),

originaire de Dordrecht et célèbre en son temps, s’était installé rue Chaptal, dans le quartier surnommé «la nouvelle Athènes » (9e arrondissement). Bien des peintres jeunes et débutants se pressaient pour entrer en apprentissage chez Scheffer – ou chez un de ces confrères, d’ailleurs. A Paris, ils entendaient parler de Barbizon et du coup, ils s’y précipitèrent : Willem Roelofs, Jozef Israëls, les frères (Matthijs, Jacob et Willem) Maris, Jan Hendrik Weissenbruch – tous, ils faisaient un ou plusieurs séjours dans la Forêt de Fontainebleau, si possible dans la même auberge, celle du Père Ganne, à la suite de Millet et de Théophile Rousseau. Au milieu du 19e siècle, le séjour à Barbizon s’imposait pour les jeunes peintres de quasiment toute l’Europe. Et, de retour, ils découvraient le monde rural de chez eux.

Corot Vue d'Amsterdam, 1854
Corot Vue d’Amsterdam, 1854

Les échanges ne se faisaient pas à sens unique. Edouard Manet avait même épousé une néerlandaise, la pianiste Suzanne Leenhoff, fille du carillonniste de la petite ville de Zaltbommel. Le séjour de Claude Monet aux Pays-Bas – et en particulier à Zaandam, petit port juste au nord d’Amsterdam – a également été suffisamment documenté. J’avoue que j’ignorais que Camille Corot avait, lui aussi, visité et même peint cette région-là. La Gemeentemuseum de La Haye a acquis sa ‘Vue sur Amsterdam’ au Tefaf (la Foire d’art de Maastricht) en janvier 2015 – juste à temps pour que cette toile puisse faire partie de l’exposition consacrée à ‘La Hollande en beauté’ (‘Holland op z’n mooist’). La petite caisse à peinture portable de Corot, avec les tubes de peinture, les pinceaux, les esquisses attachées au couvercle se trouve dans la même salle. C’est presque émouvant de voir ces vieux tubes de peinture desséchée, tellement cela nous rapproche des peintres de la seconde moitié du 19e siècle. Tout d’un coup, on sent comment ils procédaient quand ils allaient peindre ‘sur le motif’ et ils suffit de quelques (auto-)portraits dans la nature pour les imaginer là, tout proches, au travail.

Et les résultats sont là, dans ces salles du Gemeentemuseum comme dans celle du musée de Dordrecht (au sud de Rotterdam), lui aussi spécialisé (entre autres) dans l’art du 19e siècle. Le Dordrechts Museum possède en particulier – outre une belle collection d’impressionnistes comme de leurs précurseurs et émules – la plus grande collection d’œuvres d’Ary Scheffer, originaire de la ville. C’est vraiment ‘la Hollande en beauté’ – la Hollande rurale, simple, celle de la vie de tous les jours que ces peintres avaient commencé à apprécier dans la forêt de Fontainebleau…

Le tableau de Weissenbruch vu par Charlotte Dematons

En même temps, cette double exposition nous permet de voir ce qui a changé. Ce qui changeait déjà au cours de ce 19e siècle, et ce qui encore changé depuis… Comme le disait la peintre/dessinatrice/auteure de livres d’enfants Charlotte Dematons  : « Le paysage, plat à l’extrême, le littoral, les canaux, la mer, les cieux, l’horizon, tout cela est resté pareil. Il y a des choses qui ont été rajoutées : des routes, des voitures, des constructions…. » Et elle a dessiné ça merveilleusement dans un livre d’art pour enfants, les paysages des peintures des expositions, ainsi que, là-dedans, « les choses rajoutées depuis»… Et puis, qui mieux que cette franco-néerlandaise douée pourrait rendre ces paysages -hollandais-inspirés-par-la-France? Les aquarelles originales sont exposées dans la salle pour enfants (Kindermuseumzaal). Le livre ne contient pas de texte; il est donc accessible à tous.

Allez voir ces expositions (ce qui vous permettra en même temps de découvrir la charmante vieille ville de Dordrecht) et achetez ce petit livre – sans texte, donc ‘lisible’ par tout un chacun. Et si, à la suite de cela, vous voulez découvrir cette ‘Hollande en beauté’ par vous-mêmes : l’organisation de protection de la nature Natuurmonumenten a fait toute une série de parcours sur ce thème. Promenades, à pied, à bicyclette ou en canot, il y en a pour tous les goûts et toutes les possibilités. Vous les trouverez ici (en néerlandais).

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* Oui, c’est exprès que je dis ‘hollandais’ et non néerlandais, car les artistes qu’on désigne par le nom d’École de La Haye ont peint les paysages de l’Ouest du pays, de ces provinces qui longent le littoral et qui s’appellent effectivement ‘Hollande’ (Hollande septentrionale et Hollande méridionale).

Gemeentemuseum, Stadhouderslaan 41, 2517 HV Den Haag, jusqu’au 30 août 2015
Dordrechts Museum, Museumstraat 40 – 3311 XP Dordrecht, jusqu’au 6 septembre 2015
Charlotte Dematons: «Holland op z’n mooist. Op reis met de Haagse School » (En voyage avec l’Ecole de La Haye), ISBN 9025867537, € 14,99.
Op pad met de Haagse School (en promenade avec L’Ecole de La Haye), parcours à pied ou à bicyclette.

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