Ses oeuvres, ses contemporains, son héritage

L’exposition s’intitule « Chez Matisse », mais elle aurait pu s’appeler aussi « Autour de Matisse », ou encore « Matisse & Co » ou « Matisse influenceur »…
Tout au long de l’exposition, les oeuvres de Matisse sont comparées à celles de ses contemporains d’abord, puis à celles de la génération d’après, qui, peu ou prou, s’inspirait du maître.
Ci-contre: Matisse, Marguerite au chat noir. 1910. Collection et Photo Centre Pompidou.
C’est un peu surprenant parfois. Voici Mark Rothko, Elsworth Kelly et Barnett Newman – pour ne nommer que ceux-ci – entourant, d’une certaine manière, « La blouse roumaine », oeuvre-icône d’Henri Matisse. Le regard va de l’un à l’autre et découvre que, si les formes sont très différentes, ce qui les rapproche, c’est l’usage de la couleur – ou DES couleurs, plutôt. Déjà, chez Matisse, les formes sont simplifiées, les couleurs accentuées. Chez ses disciples, la couleur domine, éclate; la forme est réduite à une structure géométrique, si tant elle est reconnaissable.

Mais commençons par le commencement. Né le 31 déçembte 1869 au Cateau-Cambrésis (Nord), Henri Matisse, issu d’une famille de tisserands, commence sa vie d’adulte en clerc de notaire.
À vingt ans, au cours d’une maladie, Matisse commence à s’essayer à la peinture, stimulé en cela par sa mère, peintre amateur, qui lui offre une boîte de peinture. Cela lui plaît tant qu’il décide de devenir peintre, et il suit une formation artistique. D’abord dans la région, à l’école Quentin de la Tour à Saint-Quentin, puis à Paris, à l’École des Arts déco, où il se lie d’amitié avec le peintre impressionniste Albert Marquet, puis aux Beaux-Arts. Il apprend aussi la sculpture, à la fameuse Académie de la Grande Chaumière, chez Antoine Bourdelle.

Sur le plan personnel, sa vie à cette époque paraît un peu, disons désordonnée. Sa fille aînée, Marguerite, naît en 1894 de sa liaison avec un modèle, Caroline Joblaud, qui le quitte deux ans plus tard. En 1894, il épouse Amélie Noëllie Parayre, qui élèvera Marguerite comme sa propre fille, et avec qui Matisse aura encore deux fils, Jean et Pierre. Jean deviendra sculpteur, Pierre galériste à New York, où il exposera et vendra l’oeuvre de son père – entre autres. Marguerite, elle, s’est essayée à la peinture, mais ne se considérant pas assez douée, elle aussi s’est consacrée à la promotion de l’oeuvre de son père – tout comme Amélie d’ailleurs. Bref, toute la famille s’y est mise… et, au bout d’un moment, avec succès.
Quant à Henri Matisse, lui, il avait plutôt la bougeotte – avec ou sans sa famille. En voyage de noces, Henri et Amélie se sont rendus à Londres, où ils ont découvert l’oeuvre de Turner, pour ensuite passer six mois en Corse. Par la suite, ils ont habité Toulouse, chez les parents d’Amélie, Paris et la proche banlieue, à plusieurs endroits, dont Issy-les-Moulineaux, où Henri avait aussi un atelier. Les multiples déménagements étaient souvent en rapport avec leur situation pécuniaire, bien difficile au cours de ces premières années. Ce qui n’arrangeait pas les choses, c’est que, dès qu’il avait un peu d’argent, Matisse avait tendance à le dépenser, notamment en achetant les tableaux des autres – comme « Les trois baigneuses » de Cézanne. Il ne s’en est séparé que vers la fin de sa vie, pour donner cette toile à l’État. Depuis, cette oeuvre fait partie de la collection du Musée national d’art moderne.
Et puis il y avait donc ces voyages et les séjours dans d’autres régions. En 1905, il part à Collioure avec André Derain. Là, il découvre la lumière, les couleurs vives, et toute sa vie, il retournera au bord de la Méditerranée, à Nice, à Vence… Il y finira même ses jours. Mais entretemps, il aura vu l’Espagne et l’Afrique du Nord, l’Amérique, où il retournera plusieurs fois, Tahiti, où il découvre de nouvelles couleurs, de nouvelles formes… et j’en passe.

«La Cage aux fauves»
Il y a plusieurs phases dans la vie et l’art de Matisse. Le premier autoportrait qu’on voit dans l’exposition est très « classique », très « dix-neuvième siècle », plutôt sombre. C’est sa découverte du Midi, de la Méditerranée, qui l’incite à peindre en couleurs vives, très vives même. Il en est de même pour son ami André Derain, avec qui il est parti à Collioure, et quelques autres artistes. À tel point que, lorsqu’ils exposent au Salon d’Automne de 1905, un critique s’exclame : « Mais c’est la cage aux fauves ici ! » Et voilà, le sobriquet est né. Désormais, le petit groupe avant-gardiste, dont Matisse est le chef de file, se désigne comme « Fauves ».

Matisse va plus loin, au sens propre comme au sens figuré. Ses voyages suivants lui font découvrir l’Espagne, l’Afrique du Nord, de nouvelles couleurs, de nouvelles formes, comme celles les décorations qu’il voit partout en Algérie – et qu’il reproduit dans ses toiles, qui par ailleurs sont imprégnés d’orientalisme. Il se met à peindre des odalisques qui, dans les mots de l’autrice algérienne Zoulikha Bouabdellah, sont « cent pour cent françaises », étalées voluptueusement sur des banquettes… À l’époque où Matisse les peignait – années 1920 – on ne voyait plus aucune odalisque, nulle part en Orient, où, au contraire, les jeunes filles fréquentaient les universités et les académies des Beaux-Arts…
Par la suite, les couleurs – souvent primaires – restent éclatantes dans les peintures de Matisse. En même temps il simplifie les formes. Il peint des intérieurs, mais souvent avec vue sur l’extérieur; il aime les fenêtres, les perspectives.

Vieillissant, il est atteint de maladies graves, dont un cancer de l’intestin; il subit plusieurs opérations, et malgré cette santé fragile, qui finit par limiter ses possibilités physiques, il atteint un âge respectable (il mourra en novembre 1954, âgé de presque 85 ans), et il continue de créer de l’art jusqu’au bout.
Matisse travaille successivement avec plusieurs modèles, mais depuis 1935, son modèle favori est la Russe Lydia Delectorskaya, qui finira par devenir son assistante et même sa soignante et peut-être sa compagne, à tel point qu’Amélie, son épouse, qui pendant des décennies a aidé et soutenu son mari – parfois envers et contre tout et tous – le quitte: « C’est elle ou moi ». Eh bien, ce sera elle. Et Lydia aidera Matisse aussi à faire ses fameux découpages, quand les rhumatismes lui interdisent de tenir des pinceaux, et qu’il se met à faire des découpages de papier peint à la gouache, que d’autres, sur ses indications, mettent en place. C’est ainsi que Matisse fait encore certaines de ses oeuvres les plus célèbres.

Mais ces collages ne sont plus dans l’exposition « Chez Matisse ». Pas plus que ses dessins pour les vitres de la chapelle Notre-Dame du Rosaire à Vence (inaugurée en 1951) ou, par exemple, l’oeuvre exposée un an plus tôt à la Biennale de Venise, et qui y obtint le Grand Prix. L’exposition s’arrête – du moins quand aux oeuvres du maître – en 1940, avec sa superbe « Blouse roumaine », devenu, à cause des couleurs – bleu, blanc, rouge – un symbole de la Résistance.
Par contre, l’exposition continue avec les oeuvres de certains disciples de Matisse – et dans cette grande salle, une perspective est créée, permettant de voir d’un coup d’oeil ou presque, des tableaux de Matisse et de Barnett Newman, Elsworth Kelly et Mark Rothko. Les mêmes couleurs primaires, des simplifications ou abstractions que les disciples poussent encore davantage. J’ai fait plusieurs fois le tour de cette salle, pour comparer « l’interieur bleu et jaune », au bleu-et-jaune de Newman, « l’intérieur rouge » au rouge-qui-passe-au-noir de Rothko, et c’est intéressant.
Dans le même esprit, l’exposition commence par quelques tableaux de Matisse – dont le fameux « Luxe, calme et volupté » (d’après le poème de Baudelaire) – entourés de ceux de ses contemporains : Natalia Gontchorova, Alexej de Jablonsky, Sonia Delaunay, entre autres, mais aussi André Derain, Pierre Bonnard, Georges Braque, Pablo Picasso, pour ne nommer qu’eux.
Ainsi, on voit les influences réciproques, mais aussi les contrastes, les différences de direction des uns et des autres. C’est l’art d’une époque – ou plutôt l’art d’époques successives, avec leurs écoles et leurs styles variés. Un artiste ne grandit ni ne travaille jamais dans le vide, il y a toujours des influences réciproques. Ça, « Chez Matisse » le montre très clairement. De là à prétendre que Matisse était le maître de tous, que c’est lui surtout qui a exercé son influence sur tout l’art du XXe siècle, comme le suggère l’exposition, il y a un pas que personnellement je ne franchirais pas. Mais qu’importe. C’est beau, c’est intéressant et ça vaut le coup.
Plus d’images dans la section anglaise
Informations pratiques
« Chez Matisse, masterpieces from Centre Pompidou », jusqu’au 14 février 2027, au musée H’art (anciennement Hermitage d’Amsterdam), Amstel 51, Amsterdam. tel +3120 5308755.
Ouvert tous les jours de 10 h à 17 h. Le Jour de Noël et le Jour de l’An : ouverture de 12h à 17 h. Fermé le Jour du Roi (27 avril).
Billets: Tarif plein €29,50, jeunes jusquà 17 ans compris : gratuit (ainsi que pour étudiants, carte Icom, carte Vriendenloterij VIP, Iamsterdam City Card, GoCity, GetYourGuide/Tiquet, Stadspas), Vrienden (amis) du musée: gratuit. Museumkaart : € 7,-. Carte de presse: gratuit, à condition de prendre contact avec press@hart.com. Il est fortement recommandé de réserver un créneau horaire à l’avance. Catalogue: « Chez Matisse » (en néerlandais ou en anglais) €39,95.
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English version : click here
Magician Matisse
His work, his fellow artists, his followers

The exhibition is called « Chez Matisse », but it could also have been called « Around Matisse », or « Matisse & Co » or « Matisse influencer »…
Shown here: Henri Matisse, Still Life with green cupboard, 1926. Coll. et Photo ©Centre Pompidou.
In this exhibition, Matisse’s works are shown first among those of his contemporaries, then among the art of the next generation, more or less inspired by the master.
It’s a little surprising sometimes. Here we see Mark Rothko, Elsworth Kelly and Barnett Newman – to name a few – surrounding Matisse’s iconic « Romanian Blouse« . We watch one, then another and discover that, though the shapes are different, the similarity resides in the use of colour – or COLOURS, rather. Matisse simplifies shapes and accentuates colours. In the works of his followers, colour dominates, bursts; the shape – if any – is reduced to a geometric structure.

Early years
But let’s start at the beginning. Matisse was born on 31 December 1969 in the town of Le Cateau-Cambrésis in Northern France. He started his professional life as a lawyer, a solicitor’s assistent. But then, when he was twenty years old, he fell ill and during this illness he tried his hand at painting – stimulated by his mother, an amateur painter, who gave him a paint box. Following this episode, Matisse decided to become a professional painter, and he started to train as an artist. First in the region, at the Quentin de la Tour school in Saint-Quentin, then in Paris, at the École des Arts Déco, where he became friends with the impressionist painter Albert Marquet, and the École des Beaux-Arts. He also learned sculpture at the famous Académie de la Grande Chaumière, with Antoine Bourdelle.
On a personal level, his life in this period seemed a little, let’s say untidy. His eldest daughter, Marguerite, was born in 1894 from a liaison with a model, Caroline Joblaud, who left him two years later. In 1894, he married Amélie Noëllie Parayre, who raised Marguerite as her own daughter, and with whom Matisse would have two more sons, Jean and Pierre. Jean became a sculptor, Pierre opened a gallery in New York, where he showed, and sold, his father’s work. Marguerite tried her hand at painting, but she didn’t consider herself talented enough, so, like her mother and younger brother, spent the rest of her life promoting her father’s work. In short, the whole family got into it… and, after a while, with great success.

Coll. et Photo ©Centre Pompidou
Matisse himself was often on the move – with or without his family. On their honeymoon, Henri and Amélie went to London, where they discovered Turner’s work, and then spent six months in Corsica. They lived in Toulouse, with Amélie’s parents, in Paris and its suburbs, moving from one place to another, one of them being Issy-les-Moulineaux, where Henri had a studio for a long time. More than once, their moves were related to their financial situation, which was rather difficult during those early years. What did not help was that, as soon as he had a little money, Matisse tended to spend it, in particular by buying other artists’ paintings – such as Cézanne’s « The Three Bathers« . He only parted with it towards the end of his life, to donate this painting to the French State. Since then, this work has been part of the collection of the National Museum of Modern Art.
Matisse also travelled a lot in other regions. In 1905, Matisse left for Collioure, in the South of France, with his friend and colleague André Derain. There, he discovered light, bright colors, Hence, all his life, Matisse would return to the shores of the Mediterranean, Nice, Vence… He was even to end his days there. But in the meantime, he had seen Spain and North Africa, America, where he returned several times, Tahiti, where he discovered new colors, new shapes… and so on.

There are several phases in Matisse’s life and art. The first self-portrait we see in the exhibition is very « classic », very « nineteenth century », rather dark. It was his discovery of the South, of the Mediterranean, that encouraged him to paint in bright, even very bright colours. The same was true for his friend André Derain, with whom he had gone to Collioure, and for a few other artists. Their colours were so bright that, when their paintings were shown at the Salon d’Automne in 1905, a critic exclaimed: ‘‘But this is a cage of wild animals’’ And so, the nickname was born. From then on, the small avant-garde group, of which Matisse was the leader, referred to itself as « Fauves« , or ‘‘wild animals’’.
Matisse’s subsequent travels to Spain and North Africa, made him discover even more colors and forms, such as those of the decorations he saw in Algeria. He reproduced them in his paintings, imbued with orientalism, as shown by his odalisques sprawled voluptuously on a couch and who, in the words of the Algerian author Zoulikha Bouabdellah, were ‘‘one hundred percent French’’. And she explains that, when Matisse painted them – in the 1920s – there wasn’t any odalisque to be seen anywhere, quite the opposite: in Turkey and other countries around the Mediterranean, young women attended universities and academies of Fine Arts…
Colours – often primary – remain bright in Matisse’s paintings. He goes on simplifying shapes. He paints many interiors, but often with a view; he likes windows and perspectives.
Shown here: Henri Matisse, Interior with goldfish, 1914

Aging, Matisse suffered from serious illnesses, including bowel cancer; he underwent several operations, but despite this fragile health, which eventually limited his physical possibilities, he reached a respectable age (he died in November 1954, aged almost 85), and he continued to create until the end.
From 1935 on, Matisse’s favourite model was the Russian Lydia Delectorskaya, who would eventually become his assistant and even his caregiver and perhaps his companion, so much so that Amélie, his wife, who for decades had helped and supported her husband – sometimes against all odds – left him: ‘‘It’s her or me’’ Well, it would be her. And Lydia also helped Matisse to make his famous cut-outs which he began to create when rheumatism made it impossible to hold brushes. He made them from wallpaper covered with gouache paint, while his assistant, on his instructions, put these cut-outs into place. In this way, Matisse still made some of his most famous works.
this last large room, a perspective is created, so that one sees at a glance or almost, paintings by Matisse on the one hand, and by Barnett Newman, Elsworth Kelly and Mark Rothkoon the other his most famous works.
But these collages are not in the exhibition ‘‘Chez Matisse’’. Nor are his sketches for the windows of the Notre-Dame du Rosaire chapel in Vence (inaugurated in 1951) or, for example, the work shown a year earlier at the Venice Biennale, where it won the Grand Prix. The exhibition ends – at least as far as the master’s works are concerned – with his superb ‘‘Romanian Blouse’’, which became, because of the colours – blue, white, red, the colours of the French flag – the symbol of resistance.
The exhibition does continue, but with works of some of Matisse’s followers – and in the last big room, a perspective was made allowing the visitor to see, more or less at a glance, Matisse’s work and his followers’ paintings. The same primary colours, and simplifications or abstractions pushed much further by the younger generation. I walked around this room several times, my eyes wandering from Matisse’s ‘‘blue and yellow interior’’ to Newman’s blue-and-yellow, from Matisse’s ‘‘Magnolias’’ to Rothko’s red-that-changes-into-black, and it’s interesting.
In the same spirit, the exhibition begins with a few paintings by Matisse – including the famous ‘‘Luxe, Calme et Volupté » (after Baudelaire’s poem) – surrounded by those of his contemporaries: Natalia Gontchorova, Alexej de Jablonsky, Sonia Delaunay, among others, but also André Derain, Pierre Bonnard, Georges Braque, Pablo Picasso, to name but a few.
Thus, we see the reciprocal influences, but also the contrasts, the differences in direction of each other. It is the art of an era – or rather the art of successive eras, with their various schools and styles. An artist never grows up or works in a vacuum; there are always reciprocal influences. This is very clearly shown by ‘‘Chez Matisse’’. To claim that Matisse was the master of all, that it was he who influenced all twentieth-century art, as the exhibition suggests, is a step that I personally would not take. But it doesn’t matter. It’s beautiful, it’s interesting and it’s worth it.
Practical information
‘‘Chez Matisse, masterpieces from Centre Pompidou’’, until 14 February 2027, at the H’art Museum (formerly Hermitage Amsterdam), Amstel 51, Amsterdam. telephone +3120 5308755.
Open daily from 10 a.m. to 5 p.m. Christmas Day and New Year’s Day: open from 12 p.m. to 5 p.m. Closed on King’s Day (27 April).
Tickets: Full price (adults) €29.50; children and teenagers under 18 years of age: free (as well as for students, Icom card, Vriendenloterij VIP card, Iamsterdam City Card, GoCity, GetYourGuide/Tiquet, Stadspas, Vrienden (friends) of the museum. Museumkaart: € 7,-. Press card: free of charge, provided you contact press@hart.com. It is strongly recommended to book a time slot in advance. Catalogue ‘‘Chez Matisse’’ (in Dutch or English) €39.95.
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