Du soleil dans le coeur

Etel Adnan, sans titre, 2004

Des ocres, des roses et des jaunes orangés,  des soleils, une montagne ensoleillée, le bleu clair du ciel et de la mer, un peu de verdure, puis encore des ocres… Voilà la palette d’Etel Adnan (1925-2021), telle qu’elle imprègne le regard, pour ne pas dire l’âme. J’avoue que je ne connaissais pas l’œuvre d’Etel Adnan avant de la voir au musée Van Gogh d’Amsterdam,  mais je suis devenue une admiratrice instantanée. 

Etel Adnan est née au Liban – à l’époque sous protectorat français – de parents nés, eux, sous l’empire ottoman: père musulman né à Damas et mère grec-orthodoxe originaire de Smyrne. Ainsi, leur fille unique représente bien ce melting-pot qu’est son pays natal. Comme beaucoup de ses compatriotes, elle fait ses études à Paris, au tout début des années 1950 : licence de philosophie à la Sorbonne. On voit l’ambiance de Paris dans ces années-là : ça bouillonne. Après la seconde guerre mondiale, la vie a repris : le jazz est omniprésent au Quartier Latin, les débats philosophiques et politiques abondent, sur le papier comme dans les nombreux cafés qui sentent le tabac et le café noir. Les arts, tous les arts, éclatent et s’éclatent. Dans cette ambiance, il n’est peut-être pas très étonnant que la jeune Etel Adnan se spécialise dans la philosophie des arts. Entre-temps, elle fait la navette entre la France et son pays natal, également en (re-) construction depuis sa récente indépendance (1945), et tout aussi bouillonnant que Paris. Beyrouth est le Paris du Levant.

Puis, le monde d’Etel Adnan s’étend encore. Elle s’établit en Californie avec sa compagne, Simone Fattal. Adnan y enseigne la philosophie. Et c’est là que, encouragée par ses amis artistes, elle commence à peindre. Elle vit pas loin du mont Tamalpais, qui est pour elle ce que la Sainte-Victoire est pour Cézanne un repère, le signal qu’elle est chez elle. Un élément de stabilité aussi. Ce mont, elle le peint et le repeint, encore et encore.

Baignant dans ce fameux soleil ocre, justement. Plus tard, elle peindra aussi la Sainte-Victoire, tout comme Cézanne – ou plus exactement, tout différemment  Et elle peint la montagne du Liban où elle retourne malgré la guerre civile (1975-1990) – où plutôt à cause de celle-ci, comme elle l’explique dans une interview (en français) que vous pourrez écouter et voir au musée Van Gogh. Adnan surveille son pays un peu comme on se tient au chevet d’un parent gravement malade…

Et Van Gogh dans tout ça ? C’est à Paris qu’Etel Adnan l’a découvert. Van Gogh, qu’elle admire, lui apprend qu’on peut « écrire » avec les couleurs, que la couleur est un langage qui permet de s’exprimer. C’est Van Gogh lui-même qui l’a écrit – et certains de ses tableaux viennent souligner cet adage dans l’exposition présente.

Etel Adnan, elle, souligne que c’est le langage des couleurs qui lui permet d’exprimer son côté optimiste, alors que son côté pessimiste sort surtout par le langage des mots, que ce soit en prose ou en poésie. Quand elle peint, elle décrit le monde comme un univers coloré, la toile posée sur sa table de travail, ses tubes à côté. L’écriture proprement dite ? Elle se fait sur une autre table (mais dans la même pièce). Ce sont deux moments distincts qui ne se rejoignent que rarement, par exemple lorsqu’elle dessine des caractères arabes, lorsqu’elle fait des leporellos, qui rappellent parfois les bandes dessinées.

Etel Adnan, Leporello en catectères arabes

Les dernières années de sa vie, ces années où enfin elle a connu le succès international auquel elle pouvait légitimement prétendre, Etel Adnan les passait surtout entre Paris et la Bretagne. Là, les représentants de musées et galeries du monde entier viennent la voir pour préparer des expositions (et ils enregistrent des interviews, que vous pourrez voir sur YouTube). À présent, on peut voir ses dessins, ses peintures, ses gravures et ses tapisseries de Los Angeles à Bâle et de Paris à New York, sans oublier, bien sûr, les musées du Liban. Etel Adnan a pu participer encore aux préparatifs de l’exposition du musée Van Gogh, la première aux Pays-Bas, mais malheureusement, elle est décédée fin 2021, six mois avant l’ouverture.

Cependant, son art continue de vivre et de nous mettre du soleil dans le coeur. Onen a bien besoin par les temps qui courent. Alors, justement, courez-y, courez au musée Van Gogh, et régalez-vous!

Kleur als Taal / Colour as Language (la couleur comme langage), jusqu’au 4 septembre 2022. Adresse, heures d’ouverture: Van Gogh Museum, Museumplein, Amsterdam. Billets (adultes €19,-moins de 18 ans gratuits) : en ligne uniquement.. Catalogue (bilingue néerlandais/anglais) €22,95. Multimédiatour en 6 langues, dont le français.

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