Charlotte Salomon, Vie? Ou théâtre?

Charlotte Salomon, Autoportrait, 1940. Collectie Joods Historisch Museum © Stichting Charlotte Salomon

Qui a vu l’œuvre de Charlotte Salomon (1917 ‑ 1943) ne peut être qu’impressionné au point de s’en souvenir pour toujours. Cette œuvre est maintenant exposée dans sa totalité au JHM, le Musée d’histoire juive d’Amsterdam. Et c’est fascinant.

On connaît l’histoire de Charlotte Salomon, je suppose. Née en 1917 à Berlin dans un famille juive, cette étudiante de l’académie des Beaux-Arts de Berlin se réfugie en France, à Villefranche-sur-Mer, en 1939, chez ses grands-parents maternels qui s’y trouvent déjà. En 1943, enceinte de cinq mois, Charlotte Salomon est déportée, avec son mari Alexander Nagler et, comme lui, tuée à Auschwitz, âgée de 26 ans. Elle laisse une œuvre impressionnante : un bon millier de gouaches, accompagnées de textes, sorte de bande dessinée artistique et gigantesque, ou plutôt le storyboard d’une « pièce chantée » (Singspiel), qu’elle intitule « Vie ? Ou théâtre ? » Mais ce n’est pas une comédie musicale, loin de là.

Tragédies

Collection Joods Historisch Museum, Amsterdam © Stichting Charlotte Salomon

Une histoire tragique marque cette famille. Sa mère, Franziska Salomon-Grunwald, se suicide quand la petite Charlotte n’a encore que huit ans. La sœur de la mère, dont Charlotte porte le prénom, avait fait la même chose une dizaine d’années auparavant. En mars 1940, la grand-mère maternelle, elle, se jette de la fenêtre sous les yeux de Charlotte, qui essaie de la retenir et faillit même être entraînée dans sa chute. Et ce alors qu’à ce moment-là, les Grunwald et leur petite-fille sont (provisoirement) en sécurité. Mais les persécutions en Allemagne, puis la fuite et l’incertitude suivant l’approche des Allemands, sans compter la dépendance par rapport à leur logeuse (pourtant généreuse), la riche Américaine Ottilie Moore, ont fini par la faire craquer.

C’est alors seulement que Charlotte apprend, par son grand-père, la vérité sur sa mère et sa tante… et sur plusieurs autres membres de la famille. Elle en tombe dans une dépression profonde. Ses parents, réfugiés, eux, aux Pays-Bas, s’en inquiètent profondément. Mais Charlotte, aidée par Ottilie, se ressaisit et se met à peindre. Et pour ne pas devenir folle à son tour, elle se lance dans une entreprise « follement extraordinaire » : peindre l’histoire de sa vie, ainsi que celle de sa famille.

Elle se met au travail comme une obsédée. Elle peint des centaines de gouaches, plus de mille deux cents au total, souvent aux couleurs vives, certaines avec des « bulles » à textes, mais plus souvent encore couvertes de feuilles transparentes remplies de textes, qui parfois aussi posent des questions aux images.

 

Bimbam

Des questions, Charlotte s’en pose beaucoup ‑ à commencer par le titre de l’ouvrage : « Leben ? »Oder Theater ? », « Vie ? Ou théâtre ? ». Elle s’en pose d’abord au sujet de son amant, vrai ou imaginaire, Amadeus Daberlohn, dans la vie l’orthophoniste et professeur de chant Alfred Wolfsohn, un homme assez mystérieux et très charismatique, que Charlotte ‑ comme beaucoup d’autres ‑ admire pour avoir surmonté les traumatismes qu’il a vécus durant la Première Guerre mondiale. Il a développé une méthode pour aider les autres à surmonter leurs traumatismes à leur tour. La belle-mère de Charlotte, la cantatrice Paula Salomon-Lindenberg engage Wolfsohn comme répétiteur. Y a-t-il eu une histoire d’amour entre eux ? Rien ne permet de l’affirmer, pas plus que le contraire, d’ailleurs, et pas plus qu’on ne sait s’il y a eu « quelque chose » entre Wolfsohn et Charlotte. Wolfsohn le nie, Charlotte le suggère dans ses dessins. Mais peut-être n’est-ce que « du théâtre »…

Collection Joods Historisch Museum, Amsterdam © Stichting Charlotte Salomon

Ce qui est sûr, c’est que la belle-mère comme la belle-fille ont admiré l’homme ‑ et ses discours, interminables si l’on en croit Charlotte ‑ et que cette dernière était très éprise de lui. Elle aimait sa belle-mère (Paulinka Bimbam dans « Vie ? Ou théâtre ? »), mais elle l’enviait aussi, non seulement à cause de l’attention que lui portait le galant Wolfsohn, mais également à cause de son succès, de sa beauté, de son aisance dans « le monde », de son éloquence ‑ tout ce qui manquait à Charlotte, ou à son père, d’ailleurs, qui était comme elle plutôt silencieux, contemplatif, mais doué d’un sens aigu de l’humour, et passionné pour son travail de médecin, ses malades, et l’hôpital qu’il dirige, au point de négliger sa famille. C’est ainsi qu’il apparaît aussi dans les dessins de sa fille ‑ et, affirma-t-il dans une interview de 1963 (en allemand), il s’y reconnaît. Le père, dans la « pièce », s’appelle « Doktor Kann », les grands-parents maternels sont les époux « Knarre ». Outre « Paulinka Bimbam » apparaissent d’autres musiciens, « Doktor Singsang » et « Professor Klingklang ».

 

Exil

Mais s’il y a des tableaux souvent humoristiques narrant les concerts de « Paulinka » et de ses amis, des scènes romantiques, voire érotiques qui représentent Charlotte et « Amadeus », il y a aussi des scènes noires, horribles, où l’on voit le père emmené par les nazis ‑ Charlotte y a assisté ‑ et conduit au camp Sachsenhausen, où il est torturé. Paula se démène pour le faire libérer, et grâce à ses nombreuses relations ainsi qu’à sa force de persuasion, elle y parvient. Albert Salomon rentre à la maison amaigri, malade, brisé. Lui et sa femme décident qu’ils ne sont plus en sécurité à Berlin et envoient Charlotte chez ses grands-parents à Villefranche. Albert et Paula les rejoindront dès que lui sera assez rétabli pour voyager. Peu après, le couple est contraint de s’enfuir en vitesse et se réfugie à Amsterdam. Après l’occupation des Pays-Bas par les Allemands, ils réussissent à se cacher dans le sud du pays et à survivre.

A Villefranche, le grand-père meurt aussi. Ottilie Moore, la protectrice des Grunwald et de Charlotte ‑ et de tant d’autres ‑ rentre aux Etats-Unis à l’approche des Allemands, et elle réussit à emmener un certain nombre d’enfants juifs avec elle. Charlotte reste, avec, parmi d’autres, un réfugié roumain, Alexander Nagler, qui deviendra son mari.

La suite, on la connaît.

Le trésor

Collection Joods Historisch Museum, Amsterdam © Stichting Charlotte Salomon

En 1947, les parents Salomon, restés aux Pays-Bas après la guerre (où ce vieux professeur de chirurgie doit repasser son doctorat de médecine…), ont enfin la possibilité de descendre à Villefranche-sur-Mer, où Ottilie Moore est revenue également. La rencontre se passe mal. Les Salomon souhaitent emporter les œuvres de leur fille qu’ils voient accrochés aux murs, ignorant qu’Ottilie Moore les avaient achetées, ni que c’était elle qui avait facilité le travail de Charlotte en lui achetant le matériel nécessaire. Ottilie leur donne un paquet enveloppé dans du papier kraft. C’étaient les gouaches racontant l’existence de Charlotte et, en partie, celle de sa famille. « Vie ? Ou Théatre ? » commence en 1913 avec le suicide de sa tante, et se termine en 1940 à Nice. Les parents n’en revenaient pas.

 

En 1960, une première, petite exposition, de 80 gouaches, a lieu à Amsterdam, puis à Livourne et à Tel Aviv, accompagné d’un livre en plusieurs langues. Une seconde, bien plus grande, suit en 1972, au tout jeune Musée d’histoire juive (JHM) d’Amsterdam, auquel les Salomon ont fait don des gouaches (deux autres musées les avaient refusées…). Cette exposition n’attire que quelques milliers de visiteurs. Deux journaux se donnent la peine de publier un article à ce sujet. Mais il y a un visiteur que les gouaches, et l’histoire de Charlotte, fascine : le cinéaste néerlandais Frans Weisz. Il sera le dernier à partir (et pour la petite histoire : il était également le premier à voir l’exposition présente au JHM). Son film (avec Birgit Doll et Derek Jacobi) sortira en 1981, en même temps qu’un livre contenant toutes les 769 gouaches numérotées (en 2015 paraît une édition française avec les textes accompagnateurs). De publication en exposition, de film en documentaire et en pièce de théâtre, de biographie en ballet, Charlotte Salomon finit par devenir une célébrité internationale, grâce, entre autres, au roman de David Foenkinos (2014), et à l’exposition au Musée Masséna à Nice (2016).

Collection Joods Historisch Museum, Amsterdam © Stichting Charlotte Salomon

A l’occasion du centenaire de sa naissance, en octobre 2017, s’est ouvert ‑ toujours au JHM ‑ la plus grande exposition jusqu’à présent, montrant pour la première fois l’œuvre complète de Charlotte Salomon, avec non seulement les gouaches, mais aussi les textes sur film transparent. Mieux : plusieurs installations permettent de visionner l’effet de leur superposition, et d’écouter les musiques devant les accompagner. Encore mieux : tout cela est visible et audible aussi en ligne, avec ‑ comme au musée ‑ une traduction française (et anglaise, évidemment).

Mais aussi formidable que soit l’exposition en ligne, elle ne dispense pas de voir (si vous en avez l’occasion) les gouaches « en vrai ». Rien que de les voir physiquement réunies vous coupe le souffle. C’est comme si vous voyiez une vie étalée devant vous, une vie entière ‑ si courte soit-elle ‑ exprimée en œuvres d’art. C’est « follement extraordinaire ».

Jusqu’au 25 mars 2018 au Joods Historisch Museum. Pour les tickets, cliquer ici.

Documentaire de Frans Weisz 2012, « Leven ? Of Theater ? »

Le film Charlotte sera montré à EYE, la Cinémathèque d’Amsterdam, le 25 février 2018

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