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L’oeuvre de Fong Leng (88), de l’art de la mode à l’art tout court

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Cela doit être un bon millésime, 1937. Je connais plusieurs artistes nés cette année-là et qui sont toujours aussi créatifs que durant leur jeunesse, peut-être plus même. Fong Leng est de ceux-là.

Ci-contre : Fong Leng chez elle, parmi ses oeuvres d’art récentes. Photo ©Eddy Wenting.

Rien qu’à la voir : droite comme un i, les cheveux noirs et bouclés comme autrefois, le regard et l’esprit vif, on ne lui donnerait pas son âge, loin de là. Bon, la mode, elle l’a laissée derrière elle depuis belle lurette, ne serait-ce que parce que ses modèles, faits main avec des matières coûteuses comme la soie, le cuir ou la fourrure,  demandaient énormément de travail, et ne se vendraient plus à cause de leurs prix. À présent, Fong Leng crée des tapisseries, des tableaux, pourrait-on dire, en tissu ou en cuir. Toujours avec des motifs chinois, qu’on pouvait aussi retrouver dans les vêtements de sa main – mais je vais trop vite.

Pour qui ne la connaît pas : Fong Leng, née en 1937 à Rotterdam, de son nom complet Carla Maria Fong Leng’ Tsang, a commencé comme photographe de mode. Au début des années 1970, elle s’est lancée dans la création et a ouvert son studio-boutique, dans un quartier chic d’Amsterdam – style Faubourg Saint-Honoré. L’extravagance était de mise – c’étaient les seventies – et cela non seulement pour les créations de Fong Leng. Les visiteurs de son studio étaient reçus avec champagne et caviar.

Trois des créations de Fong Leng. Celle de gauche a été portée par Kate Bush. Photo ©JW

Or, des visiteurs – et des visiteuses ! – il y en avait. Le Tout Amsterdam s’y pressait, dans la boutique comme aux défilés, des défilés – évidemment – pas comme les autres. À présent, il est courant de tenir un défilé de mode au Louvre, au Musée Rodin ou dans un autre endroit dédié à tout ce qu’on veut sauf à la mode. Fong Leng était la première à faire cela, au Musée Van Gogh entre autres; elle a même choisi des endroits incongrus, comme la brasserie Heineken, un stade… Et à la différence des défilés habituels de l’époque, les mannequins de Fong Leng – dont elle-même – montraient les modèles en dansant joyeusement…

Parmi les spectateurs, un couple particulier, qui allait jouer un grand rôle dans la vie et la carrière de Fong Leng. C’étaient le peintre Carel Willink – célèbre, au style (sur-)réaliste reconnaissable entre tous – et sa troisième épouse, Mathilde, de trente-huit ans sa cadette. Entre Mathilde et les créations de Fong Leng ce fut le coup de foudre, et les deux femmes se lièrent d’une amitié sans pareil.

Ci-contre :Fong-Leng et Mathilde en 1974, photographié par Paul Huf ©Maria-Austria-Instituut. Museum-MORE, Gorssel-Ruurlo.

D’emblée, Mathilde a déclaré ne plus vouloir porter autre chose que les créations de Fong Leng. Et ainsi fut fait. Carel Willink créait des oeuvres d’art, Mathilde devint – de ses propres dires – une oeuvre d’art ambulante. Tout cela avait un prix. Il arrivait, paraît-il, à Carel Willink de dire qu’il devait vendre au moins trois tableaux par an: un pour payer les impôts, un pour vivre, et un pour payer les robes de Mathilde. (Photo en tête de cet article : Veste et pantalon créé par Fong Leng, et ayant fait partie de la garderobe de Mathilde.)

Une de ces créations est devenue particulièrement connue, une robe-manteau en soie dorée et brodée, au motif de léopards. Carel Willink a fait un portrait en pied de son épouse habillée de cette robe, qui lui donne l’apparence d’une déesse. Mais Carel a intitulé le tableau « L’Adieu à Mathilde » – et peu après, le couple a divorcé. Mathilde  est morte quelques années plus tard dans des circonstances jamais éclaircies ; la police a conclu au suicide. Pour les obsèques de Mathilde, Fong Leng lui a fait une dernière création. Toutes les autres – Mathilde en possédait 37 au total – ont été vendues aux enchères par la famille. Heureusement, des musées ont pu obtenir plusieurs pièces.

Quant à Fong Leng, sa carrière a d’abord pris une dimension internationale; ainsi, elle a pu vendre des créations à des vedettes comme Kate Bush. Elle a aussi fait une collection pour les jeans Levi’s, que les amateurs s’arrachent encore aujourd’hui. Mais en 1986, elle a fermé boutique. Les Pays-Bas s’étant porté candidat pour les JO de 1992, Fong Leng investit beaucoup dans une ligne de promo. Mais le rêve s’écroule. C’est à Barcelone que sont accordés ces JO. Fong Leng fait faillite, elle arrête l’art de la mode et se consacre dorénavant à l’ art tout court.

Heureusement, ses créations, aux couleurs éclatantes et aux broderies époustouflantes, n’ont pas disparu. Plusieurs musées les collectionnent, quelques individus aussi. Et c’est ainsi que, ces temps-ci, deux musées ont joint leurs forces, pour organiser deux expositions des créations de Fong Leng – ou une exposition en deux lieux, si l’ on veut : l’une, au petit musée Jan des environs d’Amsterdam, l’autre au château Ruurlo, dans l’Est du pays.

Au Musée Jan, Les modèles semblent vouloir danser comme dans les défilés de Fong Leng. On peut se promener parmi eux, admirer les broderies de près… ©Photo Eddy Wenting

Au musée Jan, les mannequins portant ces créations de rêve, semblent s’apprêter à danser à travers les salles, comme dans les défilés de Fong Leng autrefois. Leur proximité invite à toucher le fruit défendu – mais c’est strictement interdit, bien sûr ! N’empêche, ces plumes, cette soie, ces fourrures, toute cette douceur… quelle tentation ! Au milieu des créations de Fong Leng, on voit d’ailleurs aussi quelques modèles d’autres créateurs, inspirés par la grande dame. Et pour finir, le musée Jan montre plusieurs oeuvres d’art de Fong Leng. L’exposition n’est pas très grande, mais je trouve qu’elle vaut le coup.

Ambiance différente au château Ruurlo, sis au milieu de la verdure dans cette région boisée qu’on appelle « le Recoin » (Achterhoek). C’est une « filiale », pourrait-on dire, du musée MORE, à quelques kilomètres de là, consacré à l’art réaliste moderne. J’ai eu plusieurs fois déjà l’occasion de dire du bien de ce musée. Sa collection comprend un grand nombre d’oeuvres de Carel Willink, exposés en permanence au château Ruurlo. La garderobe de Mathilde, du moins les créations de Fong Leng, en est comme une extension « naturelle ».

La robe-manteau dorée, et le tableau dans lequel elle figure, « L’Adieu à Mathilde ». Photo prise au Château Ruurlo ©JW,

La présentation est différente de celle du musée Jan, plus mystérieuse, plus « théâtrale » – château oblige – mais elle n’en est pas moins séduisante. Et comme pièce maîtresse il y a cette impressionnante robe-manteau toute dorée, à côté du portrait, en pied, de la divine Mathilde portant cette création. Et pourtant, je vous le rappelle, le tableau s’intitule « L’Adieu à Mathilde »…

Informations pratiques

Museum Jan, Dorpsstraat 50, 1182 JE Amstelveen, +31 (0)20 641 57 54 | Email: info@museumjan.nl. Du mardi au dimanche: 11:00 h — 17:00 h. Fermé le lundi. Billets: Adultes €14.50, 13 à 18 ans: €7.50, 0-12 ans : gratuit (de même avec le Museum Pass, ICOM Card, Rembrandt Association, etc).
Accessibilité: en voiture: Autoroute A9, puis sortie 5 (Amstelveen). De là, suivez les panneaux ‘Museum JAN’. Parking gratuit dans la rue. Bus: Depuis la gare routière (Bus station) Amstelveen: bus 174 ou 186 (en semaine seulement), arrêt Raadhuis/Dorpsstraat (puis marche, 3 minutes. L’exposition Fong Leng se termine le 6 April 2026.

Kasteel Ruurlo, Vordenseweg 2, 7261 LZ Ruurlo. +31 575 760 300, info@museummore.nl
Accessibilité: en voiture : appuyez ici. Transports en commun : Prenez le train Arriva à Zutphen ou Winterswijk, descendre à Ruurlo. De là, le château est à 10 minutes à pied (vérifiez les horaires à OV9292, vous pouvez télécharger l’appli sur votre téléphone). Billets: Adultes €16.50, 13-18 ans €8,50, 0- 12 ans (ou Museum Card, ICOM Card, etc) : gratuit. L’exposition Fong Leng (‘‘Chic Le Freak’’) se termine le 28 juin 2026 (Attention : le 17 mars 2026, l’ascenseur ne marchera pas pour cause d’entretien). Le 21 March 2026, il y aura un défilé.

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Image en Tête: Veste et pantalon Fong-Leng, 1975, ayant appartenu à Mathilde Willink, Coll. Axel Potoms, au Musée JAN – photo ©Eddy Wenting


Fashion is a Dancing Feast

Fong Leng’s extraordinary creations

Practical information

The year 1937 must have been a good vintage. I know several artists born that year, who are still as creative as they were in their youth, maybe even more so. Fong Leng is one of them.

Photo ©Eddy Wenting

She doesn’t look her age, far from it: standing bolt upright, raven black hair, eyes and mind sharp as ever. She still makes works of art, having abandoned fashion long ago. Her creations, handmade with expensive materials such as silk, leather and fur, required a lot of work, and would no longer sell because of their prices. Fong Leng’s art works still imply the use of ‘‘soft’’ materials like leather, and she has remained faithful to the Chinese motifs that also adorned her dresses and coats.

For those who don’t know her: Fong Leng was born in 1937 in Rotterdam. Father Chinese, mother Dutch. She started out as a fashion photographer. In the early 1970s, she turned to creating fashion. She opened her studio-boutique in a posh district of Amsterdam – think of the King’s Road. Extravagance was the order of the day – those were the seventies. Visitors to Fong Leng’s studio were received with champagne and caviar.

A huge crowd of high heeled clients-to-be was always to be found in Fong Leng’s shop as well as at her fashion shows. These shows too were – of course – unlike any other. Now, it is common to organise a fashion show in a museum, a garden, or any other unusual place. Fong Leng was the first to do so, first at the Van Gogh Museum, then at more unexpected places, such as a brewery, a stadium… And unlike the usual fashion shows of those days, Fong Leng’s models – including herself – showed the dresses while dancing happily to the beat of loud music…

Dragon Coat, by Fon Leng. Coll. and Photo ©Ferry van der Nat. Exposed in Museum Jan.

Among the spectators, one couple were to play an important role in Fong Leng’s life and career. They were the painter Carel Willink – famous at the time, with a (sur-)realist style recognizable among all – and his third wife Mathilde, thirty-eight years his junior. Mathilde fell in love with Fong Leng’s creations, and the two women became very close friends.

From the outset, Mathilde declared that from then on, she only wanted to wear Fong Leng’s dresses. Carel Willink created works of art, Mathilde became – by her own words – a walking work of art.

One of Fong Leng’s creations for Mathilde became particularly famous, a golden silk robe with leopard embroideries. Carel Willink painted his wife dressed in this robe, making her look like a goddess (see French part). But he called the portrait ‘‘Farewell to Mathilde’’, and shortly afterwards, he divorced his wife, who died a few years later in circumstances never clarified; the police concluded to suicide. For Mathilde’s funeral, Fong Leng made her a last creation. All the others – Mathilde owned 37 of them – were sold by auction by Mathilde’s family. Fortunately, museums could obtain several pieces, the museum MORE being one of them. Photo ©JW

As for Fong Leng, her career first took off internationally; thus, she was able to sell creations to stars like Kate Bush. She also made a collection for Levi’s jeans, still collector’s items today. But in 1986, for different reasons, she closed her shop and left the fashion trade. From then on, Fong Leng devoted herself to art.

Fortunately, her dresses and coats, with their bright colors and stunning embroidery, did not disappear. Museums acquired several pieces. And now, two museums, working together, organised two exhibitions of Fong Leng’s creations – or an exhibition in two places, if you like: one at the small Museum Jan  on the outskirts of Amsterdam, the other at Ruurlo Castle in the east of the country.

Shown here : one of Fong Leng’s creations for Levi’s. Photo © Ferry van der Nat

At Museum Jan, the models wearing these creations seem to be ready to dance, as in the Fong Leng shows of old. You can walk among them, at close range. You are not to touch them, of course. Nevertheless, these feathers, this silk, these furs, all this softness… What a temptation! Next to Fong Leng’s creations, we also see those of other designers, inspired by her. The exhibition ends with Fong Leng’s more recent works of art. It’s not a huge show, but it’s lovely.

Of course, the atmosphere is different at Ruurlo Castle, located in a wooded region known as ‘‘Achterhoek’’  (or “remote area”). It belongs to the MORE Museum, a few kilometres away, dedicated to modern realist art. I have already had the opportunity to praise this museum more than once. Its collection includes a large number of works by Carel Willink, many of which are on permanent display in Ruurlo Castle, which also owns several dresses having belonged to Mathilde; they feel like a ‘‘natural’’ extension of Willink’s work, and quite at home here.

The presentation in this castle is more, let’s say ‘‘theatrical’’ than in Museum Jan, it suits the environment (and I still wanted to touch the dresses, and that soft, red fur coat…). As a centerpiece there is this famous all-golden, embroidered robe, next to ‘‘Farewell to Mathilde’’, the full-length portrait of Mathilde wearing this divine creation.

Photo : Fong Leng, Red Fur Coat, 1974. Collection Museum MORE, Gorssel-Ruurlo. Photo ©Peter Cox

Practical information

Museum Jan, Dorpsstraat 50, 1182 JE Amstelveen, +31 (0)20 641 57 54 | Email: info@museumjan.nl. Tuesday – Sunday: 11:00 a.m. — 5:00 p.m. Closed on Mondays. Tickets : Adults €14.50, 13 to 18 years old: €7.50, 12 years and younger : free (also with Museum Pass, ICOM Card, Rembrandt Association, etc).
Accessibility: by car : Take motorway A9, then exit 5 (Amstelveen). From there, follow the signs marked ‘Museum JAN’. Parking in that area is free. Bus: From Amstelveen Bus station, bus 174 or 186 (weekdays only), bus stop Raadhuis/Dorpsstraat (then 3-minutes’ walk). The Fong Leng exhibition (‘‘ Fong Leng and Fans; 60 Years of Fashion and Fame ’’) ends April 6.

Kasteel Ruurlo, Vordenseweg 2, 7261 LZ Ruurlo. +31 575 760 300, info@museummore.nl
To get there: by car : click here. By public transport : Take the Arriva-train from Zutphen or Winterswijk, get off at Ruurlo station. From there, it is a 10-minutes’ walk to the castle (check trains at OV9292, download the app on your phone). Tickets : Adults €16.50, 12-18 years €8,50, Under 12 (or Museum Card, ICOM Card, etc) : free. The Fong Leng exhibition (‘‘Chic Le Freak’’) ends 28 June 2026 (Attention : on 17 March 2026, the lift will not be in use because of maintenance). On 21 March 2026, there will be a fashion show.

Featured Image: Jacket and pants Fong-Leng, 1975, originally belonging to Mathilde Willink, Coll. Axel Potoms, in Museum JAN photo ©Eddy Wenting

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